Les pôles de croissance agricole : un facteur d’aggravation de l’insécurité alimentaire en Afrique

Les pôles de croissance agricole se sont mis en place suite à la crise alimentaire de 2007-2008 due à l’augmentation brutale des matières premières en Afrique Subsaharienne. 10 ans plus tard, il est temps de faire le bilan.

Rédigé par Camille Peschet, le 26 Jun 2017, à 7 h 10 min

À l’occasion du G20 Africa Partnership, les 12 et 13 juin dernier à Berlin, l’ONG Action contre la Faim, le CCFD-Terre Solidaire et Oxfam France ont publié un rapport intitulé “Agriculture africaine : l’impasse des pôles de croissance agricoles“, dans lequel est mis en lumière le rôle des pôles de croissance dans l’aggravation de l’insécurité alimentaire.

En effet, soutenus et incités par les organisations internationales et les États africains grâce à des mesures incitatrices (défiscalisation, aménagement des structures routières et d’irrigation…), ces pôles ont tendance à favoriser les développements privés, au détriment d’une agriculture familiale qui pourtant représente 70 % des emplois et nourrit 80 % de la population.

Le boom des pôles de croissance agricoles en Afrique depuis 2005

L’objectif des pôles de croissance est de favoriser l’augmentation des rendements afin de remédier à l’insécurité alimentaire du continent africain. Avec comme idée directrice que les investisseurs privés sont les plus aptes à pouvoir assurer un développement rapide d’agro-pôles, les terres sont alors choisies dans des zones dotées d’un fort potentiel, soit déjà irriguées, soit potentiellement irrigables.

pôles de croissance agricole

Pour les expropriés, une solution : devenir ouvriers agricoles sur leurs terres ©
Tolga Sezgin

Cette politique amène bien souvent à une expropriation des petits paysans présents, qui peuvent alors devenir ouvriers agricoles dans ces nouveaux pôles agricoles. Pourtant au Burkina Faso par exemple, bien que le développement du Pôle de croissance de Bagré ait pour objectif la création de 30.000 emplois, on assiste à un exode des jeunes qui quittent les lieux pour chercher du travail dans les zones urbaines.

Les incitations créent une compétition inégale entre investisseurs étrangers et producteurs locaux

Dans une logique de partenariat public-privé, les États favorisent le développement des infrastructures et fournissent aux investisseurs privés les facilités réglementaires, législatives, douanières ou fiscales visant à favoriser l’introduction sur les marchés nationaux et internationaux, des denrées agricoles produites. Ces pôles s’inscrivent ainsi, selon le rapport, “dans la continuité de l’approche d’intensification par le paquet : mécanisation, irrigation, semences sélectionnées, engrais synthétiques et pesticides de la révolution verte en Asie et Amérique latine, tout en redéfinissant les rôles respectifs des États et des acteurs privés dans la gouvernance des chaînes de valeur et du secteur agricole“.

Un partage des risques et des coûts inégaux

Cependant, gros bémol dans ce partenariat public-privé, les coûts ne sont pas répartis équitablement avec une obligation pour les États et les bailleurs publics d’assurer le financement des premières infrastructures afin de faire venir les investisseurs privés. Pourtant, parallèlement les incitations fiscales et douanières constituent un manque à gagner qui s’ajoute encore aux investissements de départ portés par les structures publiques.

pôles de croissance agricole, rizières Sénégal

Des rizières au Sénégal © africa924

Les pôles de croissances : de plus en plus critiqués par les organisations locales africaines

Face à la menace d’une agriculture à deux vitesses, avec une facilité d’accès aux marchés (nationaux et internationaux) des entreprises étrangères privées, les organisations paysannes dénoncent le hold-up que représentent ces pôles de croissance, et la menace qu’ils font peser sur la possibilité de maintenir une agriculture variée, vivrière et saine pour les populations locales.

S’ajoute à cela un risque accru de tensions pour l’accès à l’eau et au foncier, face à une marginalisation des petits producteurs et des terres cédées prioritairement aux investisseurs privés et au développement d’une irrigation industrielle.

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La menace de tendre vers un généralisation des monocultures

Les investisseurs privés ayant comme volonté première un retour rapide sur investissement, les cultures développées sont essentiellement tournées vers l’exportation à l’international. Le risque est alors important de voir se développer des zones de monocultures en fonction des propriétés des terrains, aux détriments d’une agriculture vivrière variée et de la biodiversité du continent.

Un modèle agricole industriel qui menace également la valeur nutritionnelle des aliments

Dans cette logique de rentabilité de court terme, le modèle d’agriculture qui se développe dans ces pôles est une agriculture intensive avec une utilisation importante de pesticides, d’intrants et d’OGM, avec comme corollaire des produits dont la valeur nutritionnelle est plus faible, sans parler d’une pollution des sols et des eaux qui ira en s’accentuant.

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Face à ce constat, Action contre la faim, le CCFD-Terre Solidaire et Oxfam France recommandent au groupe Agence Française de Développement (AFD) “de prendre des dispositions pour arrêter les financements d’activités liées à des pôles de croissance agricoles en Afrique“, ainsi que de réaliser une étude sur les impacts sociaux, économiques, environnementaux de ces pôles de croissance. Pour ces trois ONG et leurs partenaires locaux, il est urgent de cibler les aides pour une agriculture familiale et paysanne, afin de réellement réduire l’insécurité alimentaire en Afrique.

Illustration bannière : Agriculture familiale : récolte de céréales en Éthiopie – © Goodluz
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Portée par un cadre familial m'ayant sensibilisée à une consommation responsable et en faveur d'une production énergétique renouvelable, je me suis...

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