Matthieu Ricard : ‘L’altruisme n’est pas une utopie’

Rédigé par Éléonore Vanel, le 23 Sep 2015, à 8 h 05 min

« Chaque homme doit décider s’il marchera dans la lumière de l’altruisme créatif ou dans les ténèbres de l’égoïsme destructeur ». On dirait les mots du militant pacifique Martin Luther King. Et pour cause : c’est le moine bouddhiste Matthieu Ricard qui le cite en plein Forum de l’économie positive – 16 au 19 septembre au Havre. Le thème du débat face au penseur Jacques Attali : altruisme et égoïsme dans la société. D’un côté, l’amour universel du moine, de l’autre, le réalisme pragmatique de l’économiste. On arbitre ?

Economie positive : l’altruisme n’est pas mort

Faut-il opposer altruisme et égoïsme ? Pas sûr. L’égoïsme motiverait même tous nos actes. Un riche homme d’affaires qui fait des dons à des organismes humanitaires ne chercherait en fait qu’à donner une image reluisante à son entreprise. Quelqu’un qui va aider une personne âgée à porter ses courses voudrait se donner bonne conscience. Selon cette théorie portée aujourd’hui par des scientifiques et autres penseurs, l’égoïsme universel ne serait qu’un moyen détourné de maximiser ses propres intérêts.

Matthieu Ricard résume la vision par une formule : « selon la théorie de l’égoïsme universel, si on gratte à la surface de l’altruisme, c’est l’égoïsme qui saignera »(1). Mais le moine bouddhiste s’y refuse complètement. Un exemple, vidéo à l’appui : un jeune homme saute sur les voies du métro pour sauver un inconnu qui vient de chuter. Et le moine de jeter aux tenants de l’égoïsme utile : « Là, clairement, le jeune homme ne s’est pas dit : je vais aider cette personne pour renvoyer une bonne image de moi. Il a pris un risque, il aurait pu se faire tuer ! »

Une « évolution des cultures » nécessaire

C’est, pour Matthieu Ricard, toute l’humanité qui évolue progressivement vers le temps de l’altruisme. Optimisme contradictoire ? Pour que cette transformation sociétale s’épanouisse, il faudra d’abord passer par une « évolution des cultures », veut croire le fils du philosophe Jean-François Revel (pseudonyme de Jean-François Ricard) et de la peintre Yahne Le Tourmelin. Favoriser la coopération à l’école, le partage d’informations en entreprise, s’engager localement ou encore valoriser le développement qualitatif dans l’économie et pas seulement quantitatif, autant de pistes auxquelles croit ce docteur en génétique cellulaire. Pour lui, l’enseignement de l’altruisme dès le plus jeune âge a déjà fait ses preuves.

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Le chercheur américain Richard Davidson a notamment mené une étude sur des enfants de 4 et 5 ans. Des cours de 40 minutes, dispensés trois fois par semaine pendant dix semaines, autour de la respiration, les émotions, et la coopération, ont permis d’engendrer de nettes différences dans les comportements. C’est ce que révèle le test des autocollants : les enfants devaient répartir des autocollants entre leur meilleur ami, leur pire ennemi, un inconnu et un enfant malade. Avant l’expérience, la majorité des autocollants allait au meilleur ami. Après dix semaines, la répartition se montre beaucoup plus équitable : le bambin distribue autant d’autocollants à son meilleur ami qu’à son pire ennemi. « On mesure combien de telles interventions pourraient être bénéfiques », sourit le moine du Népal.

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L’assistance en pleine méditation au Forum de l’économie positive

« C’est rationnellement la forme la plus intelligente de l’égoïsme d’être altruiste », Jacques Attali

Jacques Attali, son hôte au titre de fondateur du Forum de l’économie positive, ne s’affirme pas aussi optimiste que le tenant de l’altruisme tout-puissant. « Il n’est pas suffisant d’espérer que les personnes vont trouver leur satisfaction dans le bonheur des autres. » L’économiste s’appuie plus volontiers sur l’analyse de l’auteur de La richesse des nations du xviiie siècle, Adam Smith, ce penseur du Siècle des Lumières qui affirmait déjà que l’égoïsme de chacun forge le bien-être collectif : le boulanger trouve son propre intérêt au bonheur de ses clients. L’industriel croît sur la satisfaction des consommateurs… « C’est rationnellement la forme la plus intelligente de l’égoïsme que d’être altruiste », opine Attali, cet éternel conseil des présidents français.

L’auteur de Peut-on prévoir l’avenir(2) ne pouvait pas ne pas évoquer la vague des réfugiés en Europe : « Si on se dit : ‘Il faut les aider’, personne ne fera rien. Pour agir, il faut se dire que c’est dans notre intérêt de les accueillir. » Le moine bouddhiste ne se laisse pas démonter : « L’altruisme n’est pas une utopie, mais le fil d’Ariane qui nous permettra de répondre aux grands défis de notre époque. » Se montrer altruiste sans intérêt à la clé : et si on essayait ?

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Actuellement à LCI, ex-France Culture, écolo-concernée, défenseuse de la condition animale et curieuse de toutes les initiatives qui touchent au...

1 commentaire Donnez votre avis
  1. La vraie raison pour laquelle le « héros » a sauté pour sauver une autre personne, c’est la présence des neurones miroirs dans le cerveau. Il s’est vu lui-même dans la détresse et c’est pour cela qu’il a agi sans réfléchir.

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