Permaculture ou agriculture naturelle : l’avis d’un agronome

Olivier Barbié explique aux lecteurs de consoGlobe.com les différentes formes d’agricultures alternatives : permaculture, agriculture naturelle, biologique, biodynamie, agroforesterie, etc.

Permaculture ou agriculture naturelle : l'avis d'un agronome

Comment se retrouver dans toutes les nouvelles formes d’agricultures alternatives : permaculture, agriculture biologique ou biodynamique, agriculture naturelle ou sauvage, agroforesterie… ? Pour en savoir plus, consoGlobe.com est allé interroger un spécialiste : Olivier Barbié, fondateur et président de l’École d’agriculture durable à Albi et auteur de nombreux livres et articles sur le sujet(1).

Les différents types d’agriculture

consoGlobe.com : On a parfois du mal à se retrouver dans toutes ces « nouvelles agricultures ». Pouvez-vous nous éclairer, Olivier Barbié ?

Olivier Barbié : Elles ne sont pas toutes nouvelles. Certaines sont mêmes assez anciennes. On peut les classer en quatre groupes : l’agriculture traditionnelle ou empirique, l’agriculture scientifique dont l’agriculture intégrée, l’agriculture simplifiée et les agricultures alternatives.

Les techniques culturales simplifiées (TCS) ou encore Technique de Conservation des Sols

Ce sont des méthodes de travail limitant le travail du sol. Les sols travaillés mécaniquement deviennent rapidement très pauvres en matière organique et la couche arable se réduit. Les TCS sont souvent une étape avant la conversion à l’agriculture de conservation. (Wikipédia)

consoGlobe.com : Expliquez-nous les différences, s’il vous plaît.

OB : On va les prendre dans l’ordre chronologique de leur apparition.

  • L’agriculture traditionnelle est fondée sur l’observation empirique du paysan et sa  confiance indéfectible en la tradition.
  • L’agriculture scientifique prend actuellement deux formes qui s’opposent : l’agriculture conventionnelle et l’agriculture biologique. La première se caractérise essentiellement par l’usage de produits chimiques. L’agriculture biologique industrielle opte pour des produits équivalents mais biodégradables.
  • L’agriculture ésotérique, fondée sur un savoir ni traditionnel ni scientifique mais, dans  la plupart des cas, révélée par un intermédiaire entre les hommes et les forces occultes. Les plus en vogue sont certainement l’agriculture anthroposophique (encore appelée biodynamie) de Rudolf Steiner et la pratique New-Age de la communauté de Findhorn, en Écosse, inspirée par Eileen Caddy.
  • L’agriculture naturelle, fondée d’abord par Masanobu Fukuoka sur l’imitation de la nature et la foi en son harmonie fondamentale, radicalement incompréhensible mais directement perceptible par l’intuition. Plusieurs formes existent : le jardin sauvage, le jardin en mouvement, le potager naturel à haut rendement (dit aussi productif), le verger naturel (3-D farming) et l’agriculture naturelle stricto sensu (production de céréales).

Pour en savoir plus sur l’agriculture naturelle :

Lire entre beaucoup d’autres :

  • Masanobu Fukuoka, La révolution d’un seul brin de paille : introduction à une agriculture sauvage, Ed. Guy Trédaniel, 2005
  • Gilles Clément, La sagesse du jardinier, Ed L’oeil neuf, 2004
  • Gertrud Franck, Cultures associées au jardin, Maison Rustique, 1992
  • Joseph Pousset, Traité d’agroécologie, France Agricole, 2012.

Un des problèmes pour les classer est que, depuis quelques années, chacun prend des idées chez les autres : par exemple, l’agriculture scientifique cherche des idées dans l’agriculture traditionnelle, ce qui produit l’agroforesterie ou l’agroécologie. De même, la permaculture a toujours pioché des idées un peu partout…

Qu’est-ce que la fameuse permaculture ?

consoGlobe.com : Justement, la permaculture, on en parle beaucoup en ce moment. Pouvez-vous en dire un mot ? En quoi, par exemple, est-ce qu’elle est différente de, ou semblable à l’agriculture naturelle ?

OB : Bon, d’abord, la permaculture n’est pas en soi une nouvelle réflexion agronomique. On n’y trouve aucune innovation agricole. Elle prend des idées partout – dans l’agriculture naturelle, dans l’agriculture biologique anglaise, etc. – et propose un projet de société globale. Bill Molisson n’est pas agronome. C’est un professeur australien de sciences liées à l’environnement, qui a « inventé » un modèle de société à l’époque de la guerre au Vietnam pour sortir de ce qu’il considère comme une impasse : pollution, guerres, destruction des relations humaines traditionnelles et ainsi de suite. Il veut une écologie « systémique », une solution technique et rationnelle qui pourra s’appliquer partout dans le monde.

Plantation de café en Équateur © Dr. Morley Read Shutterstock

Plantation de café en Équateur © Dr. Morley Read Shutterstock

consoGlobe.com : Mais ça se rapproche beaucoup de l’agriculture naturelle, non ?

OB : En fait, il ne savait pas vraiment comment faire, et il est tombé sur les travaux de Fukuoka, justement. Il trouvait que ça illustrait parfaitement ses idées et dans le volume 2 de son livre(2), il dit que l’agriculture naturelle est la meilleure illustration existante de sa théorie.

Ensuite, différentes personnes s’en sont emparé et ont ajouté d’autres idées, comme Emilia Hazelip en France(3), qui a introduit la spirale d’aromatiques et les buttes auto fertiles.

parmaculture agriculture naturelle

Spirale d’aromates © Bildagentur Zoonar GmbH Shutterstock

consoGlobe.com : Et l’agriculture naturelle ?

OB : Comme j’ai dit tout à l’heure, l’agriculture naturelle de Fukuoka est radicalement différente dans ses méthodes comme dans sa philosophie, malgré les emprunts de Molisson. Il n’y a pas de système, on ne cherche pas à adapter la nature à son « design ». Au contraire, on s’adapte aux lois de la nature, qui ne nous sont pas compréhensibles sur un plan rationnel. Pour Fukuoka, qui, ne l’oublions pas, est un oriental, on progresse en imitant la nature. C’est comme cela qu’on s’approche des forces naturelles, qu’on peut appeler Dieu ou autre chose, selon ses croyances. On harmonise l’activité humaine avec le divin. Sur le plan philosophique, on est donc à l’opposé de la permaculture.

consoGlobe.com : Mais sur le plan strictement agricole, y a-t-il une différence importante entre les deux ?

OB : Oui, bien sûr. La permaculture nécessite un travail manuel extrêmement important et un entretien incessant. De ce fait, elle n’est pas envisageable à grande échelle. La ferme du Bec Hellouin en est un bon exemple : on ne peut pas dépasser l’hectare, voire les 10 ares.

L’agriculture naturelle, sans buttes ou autres constructions de ce type, sans labour, sans ajout d’engrais, ne demande pas autant de travail. Fukuoka explique comment cultiver des céréales sur plusieurs hectares avec son système.

consoGlobe.com : Mais les rendements ne sont pas les mêmes.

OB : Fukuoka dit que l’agriculture peut donner de gros rendements, mais j’en doute. Il travaille dans une région à mousson, avec deux récoltes par an. On ne peut pas vraiment comparer. D’un autre côté, ça dépend comment on calcule le « rendement ». Sur le plan purement quantitatif, l’agriculture industrielle produit certainement plus de boisseaux et d’hectolitres, mais elle rend les terres stériles et nécessitent un investissement très important en machines, engrais, pesticides, etc. Au final, ce n’est pas mieux.

consoGlobe.com : Et sur le plan humain ?

OB : Là aussi, la permaculture et l’agriculture naturelle s’opposent. La permaculture correspond à une mentalité urbaine, elle satisfait un besoin d’identité et se limite souvent à un mode de vie communautaire basée sur l’auto-suffisance. Ce n’est pas rentable. Sans les subventions et le travail de formation à côté, de nombreux projets ne pourraient pas survivre économiquement. L’agriculture naturelle vise à retrouver un mode de vie traditionnel, villageois, mais avec les apports de l’agronomie moderne. Elle a une dimension spirituelle qui manque à la permaculture.

consoGlobe.com : Merci Olivier !

OB : Merci à vous !

Illustration bannière : Permaculture – © stefanolunardi Shutterstock