ÉDITO⎹ “On vous avait pourtant prévenus”, ou pourquoi les industries d’hier vont bientôt morfler

Les énergies renouvelables en forte croissance, l’industrie automobile qui rivalise d’innovations pour présenter ses voitures électriques, le Parlement européen qui met Monsanto à la porte : des piliers industriels réputés inébranlables s’avèrent de plus en plus fragiles. Sentez-vous que nous sommes à un point de bascule politique où tout va s’accélérer, dans le bon sens ?

Rédigé par Stephen Boucher, le 9 Oct 2017, à 16 h 35 min

En anglais, on appelle cela le “tipping point” : le point de bascule où un monde meurt pour laisser place à un nouveau. Ce point de bascule, on ne le voit pas forcément, parce qu’on connait mieux le passé que l’avenir, et parce que les “sortants” sont là, résistent, font du bruit, lobbyent, tandis que les challengers sont occupés à préparer le monde de demain. Ce moment où le monde est en équilibre avant de passer à un autre paradigme, nous y sommes parvenus pour les énergies fossiles. Simple mantra du premier média francophone se voulant la voix d’un monde nouveau depuis 2006 ? Détrompez-vous.

La semaine passée, le rapport annuel sur les énergies renouvelables de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) soulignait à quel point la révolution énergétique est enclenchée : deux électrons de nouvelle capacité de génération électrique dans le monde sur trois étaient renouvelables l’an passé.

Vous avez bien compris : les investisseurs ne mettent plus leur argent dans le gaz, le pétrole, le nucléaire ou le charbon, mais principalement dans les électrons verts, notamment solaires, et ce depuis quelques années et à un rythme croissant. Si bien que l’AIE, pourtant régulièrement critiquée justement pour son incapacité à anticiper leur croissance, estime à présent que le temps des renouvelables est arrivé.

L’influence politique suit les investissements

Rien de magique à cela : les coûts des énergies renouvelables ont encore de fortes marges de progression… à la baisse, tandis que celles des énergies fossiles sont tendanciellement à la hausse. “Le photovoltaïque entre dans une nouvelle ère“, écrit l’AIE. Par rapport aux prévisions de l’an dernier, l’AIE a augmenté ses prévisions pour la croissance de l’énergie solaire d’un tiers, car l’énergie solaire notamment devance désormais ses concurrentes en termes de prix.

Et ce n’est pas fini : “Les énergies renouvelables pourraient bien devenir encore moins chères que les alternatives aux combustibles fossiles [au cours des cinq prochaines années]“, a déclaré Paolo Frankl, chef de la division des énergies renouvelables à l’AIE, auprès du Guardian. Le directeur exécutif de l’AIE, Fatih Birol, a exprimé la même idée encore plus frontalement : “L’ère des énergies renouvelables coûteuses est terminée“.

Attendez-vous à ce que les lobbies sentent le vent tourner

Or, que se passe-t-il quand l’argent change de direction ? Les équilibres politiques sont modifiés, comme on peut le voir dans le secteur automobile. Il y a seulement deux ou trois années, les firmes automobiles dénigraient l’avenir de la mobilité électrique. Aujourd’hui ce sont les firmes qui investissent dans les modèles électriques qui ont le vent en poupe. Pas une semaine sans qu’on nous présente un modèle futuriste. Comme le souligne Ross Douglas, fondateur il y a quatre ans du salon Autonomy, le discrédit jeté par Volkswagen et le Dieselgate a été fatal à la capacité d’influence du lobby automobile.

Le secteur énergétique et l’industrie automobile montrent que les retournements peuvent se faire rapidement, et ce malgré les prédictions des anciennes industries. Méthode Coué pour les challengers, donc, ou aveuglement pour les industries sortantes ? Vous constaterez que bientôt se produira un autre effet de bascule : le poids politique des anciennes industries sera dépassé par celui des nouvelles, car qui dit investissements, dit emplois. Alors l’accélération sera encore plus forte.

Les Cassandre contredits

Bien sûr, les sceptiques auront beau jeu de rappeler que les énergies renouvelables, et solaire en particulier, se développent à partir d’une petite base et ne représentent encore qu’une fraction réduite de la consommation mondiale d’électricité. Néanmoins, il est désormais certain qu’elles domineront les investissements en nouvelle capacité de génération électrique, ce qui impliquera nécessairement que une diminution des parts de marché du charbon, du gaz et de l’énergie nucléaire.

Nous considérons que les énergies renouvelables augmenteront d’environ 1.000 GW (gigawatts) d’ici 2022, ce qui équivaut à environ la moitié de la capacité mondiale actuelle en matière de charbon, qui a mis 80 ans à se construire.
Fatih Birol, AIE

 

En outre, le rythme auquel les énergies renouvelables seront mises en ligne est à couper le souffle. “Nous considérons que les énergies renouvelables augmenteront d’environ 1.000 GW (gigawatts) d’ici 2022, ce qui équivaut à environ la moitié de la capacité mondiale actuelle en matière de charbon, qui a mis 80 ans à se construire“, a déclaré Fitah Birol dans un communiqué. Signe des temps : le nouveau plan de croissance du ministère britannique de l’industrie parie fortement sur les technologies vertes. Tandis que la montée en puissance des véhicules électriques oblige les fournisseurs d’électricité à repenser leurs relations avec leurs consommateurs.

Alors, justement, pouvons-nous, consommateurs, attendre tranquillement que la bascule se fasse ? Non. Les États-Unis montrent avec Donald Trump que les revirements sont possibles. Pas une semaine ne passe sans que le Président américain n’essaie de revenir en arrière sur les avancées d’Obama en matière environnementale et d’énergies vertes. Notre pouvoir de consom’acteurs est crucial. En privilégiant les solutions renouvelables et les véhicules électriques dans nos choix quotidiens, nous envoyons aussi un signal politique.

Illustration bannière : Aube prometteuse pour les renouvelables © Richie Chan
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Actuellement Directeur général de consoGlobe et plus spécifiquement Directeur de la rédaction, Stephen Boucher est anciennement directeur de programme à...

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