La vision qu’ont Google et Uber des véhicules autonomes signe la fin des centre villes – Interview, Ross Douglas

Les véhicules autonomes, voitures, bus ou autres, attirent de plus en plus d’attention. C’est l’objet du salon Autonomy, qui se tiendra à la Villette, à Paris, du 19 au 21 octobre 2017. C’est l’occasion de faire le point avec son fondateur, Ross Douglas : où en est cette autonomie dont on parle tant et va-t-elle vraiment changer nos vies ? Il livre une vision empreinte d’optimisme mais nuancée de messages d’avertissement quant aux impacts sociaux et économiques pour les villes européennes.

Rédigé par Stephen Boucher, le 3 Oct 2017, à 7 h 15 min

Dans quelques jours, la RATP testera en situation réelle des véhicules autonomes à Vincennes, en région parisienne. Non loin, à Rungis, Transdev expérimente depuis quelques jours deux minibus électriques autonomes au sein d’un parc d’activité. À l’étranger aussi, les expériences se multiplient : les véhicules autonomes sortent des aires protégées pour être testés grandeur nature, au milieu des piétons, des automobilistes et des cyclistes. Quels changements en attendre ?

La réponse de l’entrepreneur sud-africain Ross Douglas

Ross Douglas a fondé le salon Autonomy, le « salon international du futur de la mobilité urbaine », pour aider les villes à intégrer au mieux les nouvelles technologies pour une qualité de vie améliorée en centre ville. En effet, ce rendez-vous rassemble les acteurs de la communauté de la mobilité urbaine autour de cinq types de solutions : big data, motorisation électrique, le partage (des voitures, des vélos, scooters ou autres), l’autonomie et la « mobilité active » (vélo, marche…). Nous lui avons demandé ce qu’il devine de l’avenir de la mobilité en ville.

consoGlobe.com – À quoi ressembleront nos déplacements en ville dans quelques années ?

Ross Douglas – Quand vous combinez ces cinq types de solutions, vous obtenez une situation presque parfaite : le big data, pour des déplacements optimisés ; la motorisation électrique, pour réduire la pollution urbaine ; le partage, des voitures, des vélos, scooters ou autres, pour fluidifier les déplacements ; l’autonomie, pour potentiellement réduire le nombre de véhicules en ville ; et enfin la « mobilité active », le vélo, la marche, qui ont des bénéfices pour la santé.

On a tendance à plus remarquer les voitures électriques, mais dans les villes on voit déjà une diversité énorme de solutions de mobilité qui ne sont pas les voitures à moteur à combustion.

 

consoGlobe.com – On parle beaucoup d’autonomie actuellement, va-t-elle réellement modifier nos vies en profondeur ?

Ross DouglasConcernant les voitures autonomes, je crois que les gens s’attendent à un changement radical et soudain d’un état à un autre. Mais ce que je vois moi, c’est un bouleversement dû à une quantité de solutions diverses. Nous parlons au nom d’un millier d’entreprises dans le monde, et je peux vous dire qu’il y a plein de nouvelles solutions qui émergent.

Je vois que des entreprises commencent à proposer de nouveaux véhicules, comme des voitures solaires, des vélos cargos électriques. On a tendance à plus remarquer les voitures électriques, mais dans les villes on voit déjà une diversité énorme de solutions de mobilité qui ne sont pas les voitures à moteur à combustion.

Ce sont des solutions extraordinaires. Moi-même j’utilise un vélo cargo électrique à Paris, je peux utiliser les pistes cyclables, la diversité est vraiment massive. Parmi les participants au salon cette année, vous avez des producteurs de 2 et 3 roues, j’ai 7 entreprises de scooters participant cette année contre une seule l’an passé.

consoGlobe.com – Quel est l’horizon de temps de ces changements ?

Ross Douglas – Vous allez voir un point de bascule en 2020-2022, du fait de deux facteurs. D’abord, les entreprises automobiles ont perdu de leur prestige. Il y a là un bouleversement majeur, quant à l’influence politique de l’industrie automobile. Au salon de l’auto de Paris il y a deux ans, l’industrie automobile était au top, le diesel dominait. Deux ans plus tard, du fait du Dieselgate, ça a complètement changé, l’industrie automobile est descendue de son piédestal.

L’autre facteur, c’est le fait que le coût d’utilisation des véhicules électriques est en train de baisser. La Tesla model 3 n’est ainsi plus une possibilité, elle est en production avec une liste d’attente de 500.000 commandes !

consoGlobe.com – Le déploiement des véhicules autonomes n’est-il pas avant tout freiné par le fait que la réglementation et les règles d’assurance doivent être adaptées et sont en retard par rapport aux possibilités techniques déjà existantes ?

Ross Douglas – Pour comprendre quand ces obstacles seront surmontés, il faut saisir ce que les responsables politiques et industriels essaient d’accomplir. Parce qu’avec les véhicules autonomes, vous avez trois types de scénarios d’avenir possibles.

véhicules autonomes intérieur, Ross Douglas

Design possible de l’intérieur d’un véhicule autonome conçu pour travailler © Chesky

  1. La solution Google ou Uber, c’est que vous ne possédez pas de voiture, mais vous pouvez la commander sur votre iPhone. Vous n’avez pas besoin de savoir conduire, votre véhicule vous conduit à de A à B. C’est ce à quoi les Américains poussent.
  2. L’autre approche, c’est que vous possédez une belle BMW ou Mercedes et vous la laissez vous conduire en auto-pilote quand vous le choisissez. C’est un véhicule beaucoup plus onéreux, qu’on peut choisir de conduire ou non. Pourquoi les Allemands vont dans cette voie ? Parce qu’ils ont peur que les gens abandonnent leur voiture. Autant cela peut vous être  égal quand vous prenez un taxi de savoir quelle est la marque du véhicule, ce qui vous importe c’est le coût et la qualité du service, autant pour d’autres cela reste important d’être transportés dans telle ou telle voiture.
  3. Certains acteurs publics, comme la Mairie de Paris, la prochaine bataille sera autour de la congestion dans les villes, et ils ne veulent donc plus de véhicules particuliers. Ainsi le troisième modèle, c’est d’encourager non pas les véhicules particuliers autonomes, mais les transports en commun autonomes, à laide de navettes. Paris les teste déjà à La Défense. L’avantage, c’est que vous avez la même empreinte écologique qu’une Tesla, mais en transportant 15 personnes.

Le souci c’est que le modèle américain risque de se développer plus vite. Les véhicules autonomes peuvent coûter très peu cher à produire et utiliser, parce qu’ils fonctionnent à l’électricité et que circuler dans les rues coûte beaucoup moins cher que le stationnement, surtout quand, au lieu de rester sans bouger, votre véhicule peut générer des revenus en livrant des pizzas pendant que vous finissez votre réunion…

Les villes vont vouloir freiner le développement de « l’option allemande », parce qu’elle peut conduire à plus d’embouteillages.

 

consoGlobe.com – Qu’en est-il des assurances dans ces trois modèles ?

Ross Douglas – Dans le premier modèle, il n’y a aucun doute concernant la responsabilité. Si je n’ai pas la possibilité de conduire, le constructeur automobile est responsable du véhicule. Mais dans le deuxième modèle, si je conduis, je suis responsable. Et pendant la phase de transition, quand je reprends les contrôles tandis que le véhicule roule en mode autonome, il y a une plus forte chance d’accident. Mais l’assurance passe-t-elle du constructeur à moi le conducteur ? Ça c’est un problème considérable pour les assureurs. C’est pourquoi le cadre légal et les assurances seront beaucoup plus simples et rapides à mettre en place pour les véhicules autonomes dans « l’approche américaine ».

Je pense aussi que les villes vont vouloir freiner le développement de « l’option allemande », parce qu’elle peut conduire à plus d’embouteillages, du fait de plus de véhicules sur les routes qu’avec les autres options.

VW a détruit la capacité de l’industrie à faire du lobbying.

 

consoGlobe.com – Comment expliquez-vous le décalage entre la technologie, qui avance très vite, et la prise de conscience citoyens et des autorités publiques, qui tarde ?

Ross Douglas – Je crois que tout monde a sous-estimé la vitesse de cette transition. Quand j’ai débuté le salon Autonomy il y a quatre ans, on entendait souvent « les véhicules électriques ne représenteront pas plus de 2 % des véhicules« , ou « on n’a pas besoin de la motorisation électrique« , et l’industrie électrique croyait vraiment qu’elle n’aurait pas besoin de se convertir à l’électrique. De plus elle bénéficiait d’un soutien politique fort.

Le vrai changement est venu avec le Dieselgate. VW a détruit la capacité de l’industrie à faire du lobbying. Personne ne pouvait le prévoir, mais de leur fait, chaque ville a commencé à dire « le diesel est dangereux, il tue des gens ». De ce fait, l’industrie automobile a perdu de sa capacité d’influence, ce qui a ouvert les vannes pour les véhicules électriques.

Aujourd’hui, les médias trouvent les véhicules électriques futuristes. Ce qui va se passer, c’est plutôt une conjonction parfaite de solutions alternatives, pas un revirement massif uniquement vers les véhicules autonomes. Les villes cherchent des solutions de mobilité alternatives : navettes, partage de vélos, de vélos électriques… D’ailleurs, nos villes européennes commencent à adopter les solutions de partage de vélos chinoises. Quatre villes auront bientôt les solutions de vélos « flottants » [NDLR : que vous n’avez pas à ramener à une borne].

Vous ne serez jamais à plus de 15 mètres d’un vélo gratuit, électrique ou non. Il y aura une diversité phénoménale de solutions de mobilité. C’est pour cela que les villes découragent les automobilistes et encouragent les autres modes.

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Actuellement Directeur général de consoGlobe et plus spécifiquement Directeur de la rédaction, Stephen Boucher est anciennement directeur de programme à...

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