Le télétravail bouleverse aussi… nos vies amoureuses !

Qu’on soit célibataire ou en couple, qu’on bosse à la maison avec son conjoint ou qu’on soit privée de cinq à sept avec un charmant collègue… l’amour et le télétravail ne font pas forcément bon ménage !

Rédigé par Brigitte Valotto, le 14 Feb 2021, à 18 h 03 min
Le télétravail bouleverse aussi… nos vies amoureuses !
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Il y a les bons sondages : 34 % des télétravailleurs confinés avec leur conjoint ont eu des rapports sexuels à leur domicile pendant leur temps de travail respectif, selon l’IFOP(4). Et puis il y a les moins bons : 8 Françaises sur 10 (79 %) disent avoir ressenti une baisse de leur libido depuis qu’elles ont commencé le télétravail à domicile, selon une enquête menée par Gleeden(2) !

Mon mari ? un nouveau collègue…

C’est le cas de Clarisse, 35 ans, qui a installé son bureau à une extrémité de la table de salle à manger… face à son mari qui travaille, à l’autre bout !
« Je me suis retrouvée avec un nouveau collègue, plaisante-t-elle. Sauf qu’il bosse dans un tout autre domaine que le mien, ne comprend rien à ce que fais, et qu’on reste ensemble 24 heures sur 24 ! »

Trop, c’est trop ? En tout cas, les relations diurnes ont une incidence directe sur celles de la nuit : « Quand vous passez toute la journée avec vos collègues, il vous tarde de les quitter le soir… j’ai l’impression que ça devient un peu pareil pour nous, on a besoin d’air, pas de se coller dans un lit ! »
D’autant qu’elle découvre, comme tous celles et ceux qui télétravaillent auprès de leur conjoint, une nouvelle facette de celui-ci : celle qu’il montre à ses collègues ou à ses subordonnés.

Il y a celles que ça émoustille… et celles, plus nombreuses, que ça énerve : « L’entendre donner des directives à son équipe, se dépenser sur tous les fronts, ça force mon admiration. Je le trouve viril, ça m’incite aux pauses crapuleuses », reconnaît ainsi Sarah, qui n’avait jamais eu l‘occasion de voir son mari, directeur de plusieurs agences immobilières, en plein boulot
Tandis que Clarisse, au contraire, s’irrite : « Il ne se gêne pas pour passer ses coups de fil à haute voix à côté de moi alors que je chuchote pour ne pas le déranger, c‘est horripilant ! Je plains ses collègues avec qui il est d’habitude en open space, il se comporte comme si seul son boulot comptait ! »

On en vient à plaindre les collègues avec qui sa moitié est d’habitude en open space ! © Kzenon

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Qui a le job le plus important ?

Enjeux de pouvoir ? Oui, c’est aussi ce qui se révèle dans cette nouvelle co-existence professionnelle, selon l’ethnologue Pascal Dibié, auteur d’une récente et passionnante Ethnologie du bureau (Métailié) : « Les couples peuvent se retrouver en compétition sur la façon d’occuper le territoire. Ce sont des individus qui se frottent par leur présence alors qu’ils doivent se concentrer chacun sur leur travail, et qui vont se demander : est-ce que mon travail est plus sérieux que le sien, est-ce que mon travail est plus important ? De plus, quand la cuisine sert de bureau, quand les enfants envahissent l’espace, ils se retrouvent dans la tyrannie de la maison et les rouages déraillent un peu… Certains travaux d’anthropologie montrent que le “chez soi” est perçu comme particulièrement agréable quand on le rejoint… pas forcément quand on y est en permanence. Le télétravail est une fermeture sur soi ; cela crée forcément des tensions dans le couple ».

Clarisse en est bien d’accord : « Avant, on avait plaisir à se retrouver le soir à la maison, on se racontait notre journée, on préparait le dîner ensemble… Maintenant on a plutôt tendance à se chamailler pour savoir qui va s’y coller – il a encore un call, il faut s’occuper des gosses… Je me sens stressée en permanence et le soir je n’ai plus qu’une envie… dormir ! »

Notre boîte, notre bébé…

Comme elle, un tiers des salariés en télétravail frôle le burn-out, et près d’un sur deux s’avoue en détresse psychologique, soit une hausse de 7 points par rapport au mois de mai dernier, selon le Baromètre de la santé psychologique des salariés français en période de crise réalisé par OpinionWay depuis le premier confinement.

Des difficultés qui retentissent forcément sur le couple – d’ailleurs, 81 % des répondantes à l’enquête Gleeden invoquent le stress lié au télétravail et 68 % ont l’impression de mal gérer leur temps libre, de ne pas savoir s’arrêter ni mettre des barrières entre vie privée et vie professionnelle.
Une situation qui n’est pourtant pas nouvelle pour certains : avant même que le télétravail se généralise, nombreux étaient déjà les couples qui travaillaient côte à côte dans la même entreprise… souvent la leur : en France, 600.000 entreprises sont dirigées par des conjoints.

« Promis, juré, on tiendra à deux les rênes de la boîte, on se soutiendra, on s’épaulera… c’est ce qu’on se dit tous au début, quand on pense que ça va être merveilleux de voir grandir ensemble ce nouveau bébé ! », se souvient Vincent, un concessionnaire auto qui vient d’embaucher une comptable pour remplacer son épouse, Valérie, démissionnaire. « Elle n’en pouvait plus, et moi non plus ! ». Pour eux, le télétravail a été la goutte d’eau.

« L’entreprise n’avait déjà que trop tendance à envahir notre vie de couple… Lorsqu’on a dû fermer, au premier confinement, elle s’est faite encore plus présente, paradoxalement ! On a continué à bosser ensemble à la maison pour gérer les salariés, les fournisseurs, préparer les projets pour l’ ‘Après’… Sauf qu’on était en tête-à-tête toute la journée et méga inquiets pour l’avenir. C’est devenu infernal, même nos enfants n’en pouvaient plus, ils ont fini par nous interdire de parler boulot à table ! »

Valérie est donc désormais en recherche d’emploi, et d’un autre patron… que son mari : « C’est lui qui avait créé la boîte et j’avais le statut de salariée. Cela n’a jamais été évident pour moi, mais au moins on avait chacun notre domaine d’activités, nos tâches bien délimitées, lui avec les clients, moi à la compta… et un petit sas de décompression en rentrant le soir, dans la voiture, pour évacuer les tensions et passer d’un monde à l’autre. Mais quand on s’est retrouvés à bosser ensemble à la maison, sans personne d’autre autour, ce n’était plus possible, je l’avais toute la journée sur le dos ! »

Récré… crapuleuse ?

Rien d’étonnant selon Denis Monneuse, écrivain et sociologue clinicien, spécialisé dans le bien-être au travail, qui vient de publier Apprenez à jongler entre vie pro et perso (Édition de Boeck) : « Le télétravail a un impact même pour les couples qui travaillaient déjà ensemble : ils avaient souvent des horaires et des espaces de travail différents, des collègues et des bureaux différents »…
A contrario, ceux qui parviennent depuis des années, comme beaucoup d’artisans et commerçants, à travailler ensemble au quotidien pourraient donner des leçons à ces nouveaux couples en télétravail : « Ils savent profiter de la proximité tout en évitant la promiscuité : c’est la clé pour pouvoir travailler ensemble… ou côte à côte ! »

Pour cela, il recommande de partager les moments de “récréation” (pourquoi ne pas prendre exemple sur les 34 % qui en font une occasion de galipettes ?), tout en se fixant des règles : « Se donner des horaires de travail et de pause, avoir chacun son espace, passer les coups de téléphone dans une autre pièce pour ne pas déranger l’autre », suggère-t-il. « Il faut également s’interdire de parler travail après la journée, et il est plus important que jamais de mettre en place un partage des tâches équitable : l’un cuisine à midi et l’autre le soir, l’un s’occupe des enfants pendant que l’autre travaille, par exemple ».

Une autre règle pourrait être : éviter l’écueil du laisser-aller…
Près des deux tiers des répondantes au sondage Gleeden (65 %) attribuent d’ailleurs leur baisse de libido au fait qu’elles ne se sentent plus sexy ou désirables depuis qu’elles sont en télétravail : rester toute la journée en pyjama ou jogging, c’est confortable, mais cela peut rapidement aboutir à une perte d’estime de soi…

Les rapports de séduction qui faisaient souvent le sel de nos rapports de travail © Elnur

Surtout, cela met sous cloche ces rapports de séduction qui faisaient souvent le sel de nos rapports de travail – même si certaines ont trouvé la parade : depuis que les réunions se font à distance, le maquillage “virtuel” est apparu, et Loréal vient de lancer une gamme, Signature Faces (des filtres façon snapchat, élaborés par de vrais maquilleurs) spécialement destinée… aux visioconférences !

Mais qui séduire… à la maison ?

C’est dire si le besoin de plaire reste vif et n’a jamais été étranger à ces préparatifs – choix de vêtements, coiffage, maquillage – qu’on faisait chaque matin, avant… du temps où on partait de chez soi pour aller travailler !

« La libido rôde en tout bureau, plaisante Pascal Dibié. Aller au bureau ‘pousse à la polygamie’, même si elle n’est qu’amicale : on sort du cocon familial, on se prépare pour plaire socialement, on fait des rencontres, les collègues changent, il y a des nouveaux, des anciens, des moments festifs… C’est un espace de séduction, d’ailleurs pas forcément amoureuse ».

Mais qui peut facilement le devenir : selon un sondage réalisé avant le confinement plus de 59 % des Français ont déjà eu une relation amoureuse au bureau(3).
Pour 51 %, l’idylle n’aura duré que quelques heures, 23 % quelques jours, 14 % quelques mois… et 12 % pensent y avoir gagné l’amour de leur vie ! Ce qui correspond d’ailleurs aux statistiques Ipsos, estimant que 14 % des couples se sont formés dans le milieu professionnel.

« Le travail est un lieu de rencontres, il permet un brassage de populations et il offre des espaces de vie sociale : pauses à la machine à café, repas au restaurant d’entreprise, discussion informelle à la fin d’une réunion… Le télétravail ne permet plus ces rencontres fortuites, le collègue du service d’à côté qu’on croise par hasard dans un couloir, à la cantine ou parce qu’il prend sa pause café en même temps que nous », résume Denis Monneuse.

Même le trajet vers le bureau était propice à ces échappées amoureuses : 35 % des sondées Gleeden regrettent ces moments à l’extérieur où elles pouvaient fantasmer sur un bel inconnu croisé dans la rue.
Le quartier d’affaires de la Défense serait d’ailleurs l’un de ceux où l’appli de rencontres Happn enregistrait le plus de “crush” (coups de foudre), avec des pics aux horaires de sortie des bureaux.
« Trouver l’amour cette année, c’est mission impossible », déplore Laure, trentenaire en quête de l’âme soeur. « Avec un collègue, on avait pris l’habitude de se retrouver pour prendre un café tous les matins au bistrot, avant d’entrer dans l’arène… Le fait de télétravailler chacun de notre côté a mis un coup d’arrêt à ce début de relation ! »

Apprenez à jongler entre vie pro et vie perso de Denis Monneuse

Tout concilier semble impossible… et pourtant, certains y arrivent. Avec cet ouvrage : découvrez des témoignages de personnes ayant trouvé un bon équilibre malgré leurs multiples activités, comprenez pourquoi vous avez du mal à trouver un bon équilibre de vie, évitez certaines erreurs, apprenez à mieux gérer votre travail, votre vie sociale, votre vie de couple, votre vie de famille et prenez du temps pour vous !

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Ciel, mon amant télétravaille… avec sa femme !

Et les célibataires ne sont pas les seuls à regretter leurs collègues !
« J’ai une relation amoureuse au bureau depuis deux ans : le télétravail, chacun chez nous avec nos conjoints respectifs… c’est la cata », raconte Céline, sémillante quinqua.
« Non seulement on ne se voit plus au quotidien, mais les réunions qui se prolongent, les séminaires de trois jours, les pause-déjeuner ensemble et les cinq à sept à l’hôtel… c’est fini, plus aucun prétexte de boulot possible ! On ne peut même plus échanger par mail ou textos, comme on le faisait à longueur de journée : avec mon mari à côté de moi, je me sens vraiment trop mal à l’aise »…

Ce qui ne serait peut-être pas pour déplaire… à son patron : « Qu’il soit affiché ou caché, l’amour au bureau est un problème pour les employeurs, assure Denis Monneuse. Certes, il arrive qu’il soit source de meilleure collaboration, mais plus souvent, les relations sentimentales entre collègues débouchent sur des problèmes, accusations de favoritisme, conflits inter-personnels, démotivation pour ceux qui s’estiment lésés… et en cas de rupture, conflits entre les deux anciens partenaires ! D’ailleurs, les compagnies aériennes ont des listes de pilotes et hôtesses, ex-conjoints ou amoureux, à ne jamais faire travailler sur le même vol pour ne pas mettre en péril celui-ci ! ».

Comme le retrace Pascal Dibié dans son Ethnologie du bureau, au début du XXe siècle, alors que les femmes débarquaient en force dans le monde du travail, une grande administration avait placardé l’avis suivant dans ses locaux : « Efforcez-vous de ne pas vous nuire, mais surtout, ne vous aimez pas les uns les autres ! »

C’est le RH qui est content…

Avec le télétravail, les entreprises vont-elles enfin pouvoir trouver, en toute légalité, le moyen d’empêcher leurs employés… de s’aimer ? Car si l’article 9 du Code civil protège la vie privée de tous les salariés, et si la loi Auroux de 1982 a ajouté que « la vie de couple ne relève pas de l’entreprise », elle précise aussi qu’on doit toujours « faire preuve de réserve et de décence » pour préserver l’équilibre de la vie au bureau.

Autrement dit, si on vous trouve en pleins ébats sur votre lieu de travail – ce dont fantasment 79 % des hommes et de plus de 85 % des femmes selon le sondage Ipsos  – on peut vous licencier…

Voici donc, finalement, au moins une bonne raison de vous réjouir : votre lieu de travail, c’est désormais… chez vous ! Et chez vous… qui peut vous empêcher de faire ce qui vous plaît ?

Ethnologie du bureau – brève histoire d’une humanité assise de Pascal Dibie

Du moine bénédictin au jeune cadre contemporain, de la société du bureau de Napoléon au bureaucrate kafkaïen, du pupitre du copiste au nomadisme numérique du co-working, ce livre est un voyage dans ce qui fait du bureau et du travail sédentaire le centre du développement de nos sociétés modernes.

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Illustration bannière : Une petite sieste crapuleuse entre 2 réunions ? © Freeograph
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Journaliste free-lance, Brigitte Valotto est notamment une collaboratrice régulière des pages enfants, société, pratique, tourisme et actu de...

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