La démocratie participative, essentielle pour changer l’agriculture

Le professeur Olivier de Schutter, enseignant à l’université de Louvain et à Sciences Po Paris, est catégorique : face à tous les freins à la transition vers un système agricole durable, il faut changer de mode de décision et privilégier la démocratie participative dans le monde agricole.

Rédigé par Stephen Boucher, le 11 Nov 2016, à 7 h 10 min

Un système agricole mondial qui laisse encore 800 millions de personnes qui ont faim, 40 millions en Europe qui ne mangent pas suffisamment tous les jours, alors qu’à peu près le double des calories nécessaires est produit au niveau mondial.

Qu’est-ce qui cloche ? « Très souvent les réformes des systèmes alimentaires sont influencées par les intérêts dominants des grands acteurs du système qui détiennent les technologies, les recettes et les solutions, et qui ont l’oreille du politique », dénonce le professeur de Schutter, s’exprimant à l’occasion des premières rencontres de l’alimentation durable se tenant à Paris mardi 8 novembre.

« Ou alors, poursuit-il, elles sont prises sous le coup de crises, notamment sanitaires : des réformes pour la sécurité alimentaire, mais on n’a pas une gouvernance démocratique des systèmes alimentaires ».

On n’a pas une gouvernance démocratique des systèmes alimentaires.

L’International Panel of Experts on Sustainable Food Systems (IPES-Food)(1) que le Pr de Schutter co-préside, a identifié huit différents freins au changement de système de production agricole. Face à ceux-ci, le Pr de Schutter identifie la mobilisation des acteurs intéressés par la démocratie participative comme essentielle pour les contourner.

Les huit obstacles à l’agro-écologie

Les huit obstacles à l’agro-écologie identifiées par le rapport « De l’uniformité à la diversité » de l’IPES-Food(2)

  1. La dépendance au chemin de développement des dernières décennies : l’agriculture industrielle nécessite des investissements importants. Il est donc difficile d’en sortir.
  2. Le fait que le système privilégie les exportations « Pourquoi produit-on en Europe de la viande qu’on exporte avec du soja importé ? C’est ridicule », dénonce le Pr Hans-Rudolf Herren, PDG du Millenium Institute au séminaire de la Fondation Carasso.
  3. L’attente de prix bas. « Tout le monde s’attend à de la nourriture de bon marché, après on paie beaucoup d’argent pour le docteur : il faut dépenser là où ça va servir ! », souligne Hans-Rudolf Herren.
  4. La pensée en silos : quelques espèces cultivées, des intrants coûteux, des structures publiques (ministères, lobbies…) compartimentées, la connaissance de plus en plus spécialisée, le tout rend la réflexion globale difficile.
  5. La réflexion à court terme, tant pour l’industrie qui cherche les profits rapides que pour les autorités publiques, gouvernées par les échéances électorales.
  6. L’idée que certaines nations doivent « nourrir le monde », alors qu’« il faut une consommation beaucoup plus locale de produits frais, il faut relocaliser », souligne Hans-Rudolf Herren.
  7. Des indicateurs de mesure des rendements erronés.
  8. La concentration des pouvoirs entre les mains de grandes compagnies, telles que Monsanto, Bayer, ou Syngenta, au niveau des intrants, mais également au niveau des produits de consommation.

Pourquoi la démocratie participative pour l’agriculture ?

« C’est urgent, ce n’est pas un slogan », insiste le Pr de Schutter. « C‘est l’idée que les choix dans le domaine alimentaire seront mieux informés par un diagnostic posé par une diversité de parties prenantes, et les solutions seront mieux définies par une gamme de propositions émanant de ces acteurs ». En effet, l’association des parties prenantes permet de surmonter la pensée fragmentée et le court-termisme, imposés par le besoin de profit du côté industriel et les agendas politiques.

démocratie participative agriculture

Il voit cette approche se développer aux États-Unis, au Canada, dans des pays européens, où « des conseils de politique alimentaire, à l’échelle nationale et régionale, réunissent des producteurs, des consommateurs, des éducateurs, des collectivités publiques pour proposer ensemble un diagnostic et une solution qu’il appartient aux autorités publiques de mettre en oeuvre. Cette émergence de la démocratie participative est essentielle pour légitimer les réformes. »

Qu’est-ce qu’un Conseil de politique alimentaire ?

Un Conseil de Politique Alimentaire (CPA) est « une instance bénévole constituée de parties prenantes issues de l’ensemble du système alimentaire, qui a généralement pour mission d’examiner le fonctionnement d’un système alimentaire et de fournir des idées, des moyens et des recommandations sur la façon de l’améliorer », explique l’institut national de santé publique du Québec. L’Amérique du Nord est en effet le berceau de ces CPA. Le premier est né il y a une trentaine d’années dans la ville de Knoxville, au Tennessee. Il y en aurait aujourd’hui une centaine aux États-Unis, tandis que le premier CPA canadien a créé à Toronto en 1991.

Principal bénéfice : « ils jouent souvent un rôle de premier plan en motivant les citoyens, en sensibilisant la population et en donnant aux communautés locales la possibilité de participer au processus décisionnel ».

Résultat, les CPA permettent de sortir de la pensée fragmentée et à court terme, et de jouer un rôle central en matière d’amélioration de la santé et de durabilité de nos systèmes alimentaires : « Les multiples facettes inhérentes aux questions posées par le système alimentaire permettent d’établir des liens avec plusieurs objectifs des politiques publiques et du développement, notamment la durabilité de l’environnement, la sécurité alimentaire, la santé publique, l’inclusion sociale et le développement économique ».

Nicolas Bricas, directeur de la chaire « Alimentations du Monde » à l’UNESCO, prévient toutefois : même avec une dose de démocratie délibérative, on n’évacue pas les rapports de force politiques, qu’il faut gérer. « Il faut reconnaître que le débat est politique, alors que dans le participatif, il n’y a pas forcément de gestion des rapports de force ». Par ailleurs, il note le décalage entre offre et demande de participation : « il y a une très forte demande de la société de pouvoir participer à la décision publique, de peur d’être désarmée par les lobbys, mais en même temps, quand on ouvre la participation, les citoyens viennent peu ».

Conclusion : rien ne se fera en agriculture, comme dans bien d’autres domaines, sans associer les acteurs de terrain, mais il faut une réelle volonté et des méthodes pour cela. La démocratie participative en agriculture implique de travailler de manière très transversale, au-delà des administrations, des industries, des acteurs.

 

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Actuellement Directeur général de consoGlobe et plus spécifiquement Directeur de la rédaction, Stephen Boucher est anciennement directeur de programme à...

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