6ème vague de disparition des espèces : peut-on encore la stopper ?

Rédigé par Stephen Boucher, le 30 Jun 2015, à 16 h 00 min

Selon un récent modèle scientifique, la société va s’effondrer en moins de trois décennies en raison de pénuries alimentaires catastrophiques si les politiques ne changent pas. Par ailleurs, une étude publiée vendredi 19 juin par des experts des universités américaines de Stanford, de Princeton et de Berkeley publiée dans le journal Science Advances, « montre sans aucun doute possible que nous entrons dans la sixième grande extinction de masse »(6).

2040 : l’humanité pourrait avoir disparu

Si le modèle mis au point par l’équipe de l’Institut mondial de développement durable de l’Université Anglia Ruskin ne tient pas compte les réactions de la société face à l’escalade des crises – par une modification imposée ou anticipée des comportement et des politiques mondiales – il souligne néanmoins le caractère insoutenable de notre mode de vie actuel et pourrait avoir des conséquences dramatiques à travers le monde.

Dr Aled Jones, le directeur de l’Institut mondial de développement durable : « Les résultats montrent que, sur la base des tendances climatiques plausibles, et une incapacité totale à changer de cap, le système d’approvisionnement alimentaire mondial fera face à des pertes catastrophiques, une épidémie sans précédent, et des émeutes de la faim. Dans ce scénario, la société mondiale s’effondre du fait d’une production alimentaire qui ne peut satisfaire les besoins en consommation. »

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Face à de tels constats, consoGlobe a rencontré Jean-Philippe Palasi, directeur des politiques européennes de l’ONG Conservation International, au budget annuel de presque 150 millions de dollars, ce qui en fait l’une des principales ONG luttant pour la préservation de la biodiversité dans le monde.

consoGlobe : A la lecture de telles analyses, le pessimisme paraît de mise : les efforts des associations de conservation telle que la vôtre parviennent-elles à ralentir le rythme de disparition des espèces ?

Jean-Philippe Palasi  : Non, je ne pense pas. L’UE s’était donné comme objectif d’arrêter la perte de biodiversité en 2002 d’ici 2010, mais on a bien dû constater en 2010 qu’on avait échoué. Alors on s’est dit « on va le faire d’ici 2020 ». En fait, ces objectifs ne sont pas réalistes, ils sont fixés politiquement, mais ne sont pas basés sur des données scientifiques. Si les politiques avaient regardé les perspectives d’évolution des écosystèmes en 2002, ils ne se seraient pas engagés sur un tel objectif.

La biodiversité est structurellement menacée pour cinq raisons directes et d’autres indirectes. Ce ne sont donc pas des tendances de fond qu’on peut arrêter du jour au lendemain, ni d’ici 2020. La question est donc de savoir comment conserver des écosystèmes fonctionnels, qui puissent encore fournir des services.

Ces 5 causes directes sont :

  • La destruction des habitats. En Europe, on a déboisé la grande partie des forêts sauvages. Dans les îles tropicales, les Européens ont déboisé pour faire de la canne à sucre. C’est ce qui se produit aujourd’hui en Indonésie et en Asie plus généralement.
  • La surexploitation des ressources : on va chasser une espèce jusqu’à l’extinction, on surexploite des stocks de poissons… C’est la cause directe de disparition pour les éléphants, les tigres.
  • La pollution : la pollution de certains écosystèmes, par exemple la barrière de corail, entraîne son blanchissement et sa disparition.
  • Les espèces introduites envahissantes, à cause du commerce agricole, des animaux de compagnie, entraînent une perte de biodiversité, et peuvent détruire des espèces, les étouffer dans le cas des plantes.

Ce sont les quatre premières sources historiques, qui ne vont pas s’arrêter d’ici 2020. Là-dessus se rajoute une cinquième cause : le changement climatique, qui va jouer un rôle croissant. Les scientifiques estiment que 30 % des espèces vont disparaître d’ici 2050 rien qu’à cause du changement climatique. Le climat se combine avec les autres causes : un habitat pollué ou surexploité va être moins résilient avec le changement climatique.

Par exemple, si on déboise l’Amazone de plus de 30 % encore, il y a le risque avec le changement climatique qu’il n’y ait plus d’inertie suffisante, et que la forêt se transforme en savane. Si on reste en deçà de 30 % de déforestation, la forêt peut se maintenir.

Si on déboise l’Amazone de plus de 30 % encore, il y a le risque avec le changement climatique qu’il n’y ait plus d’inertie suffisante, et que la forêt se transforme en savane.

 

consoGlobe – Donc on ne peut pas avoir prise sur ces grands facteurs et la perte de biodiversité à un rythme effréné est inéluctable ?

JPP – Non. Tout d’abord, on a des exemples de progrès sur des espèces de mammifères et d’oiseaux, parmi les plus emblématiques, où les efforts sont ciblés, avec des plans de sauvegarde et de gestion d’espèces qui remportent de vrais succès. C’est prouvé que si on investit suffisamment de ressources, on arrive à des résultats. Ce n’est pas l’ensemble de la biodiversité, mais ça se fait.

Ensuite, il y a eu de grands progrès sur les aires protégées au niveau mondial, terrestre et marine. Ces aires sont un outil très fort pour protéger la biodiversité. Aujourd’hui, 10 à 15 % des surfaces terrestres sont dédiées à la conservation de la nature, c’est hyper positif.

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Aujourd’hui, 10 à 15 % des surfaces terrestres sont dédiées à la conservation de la nature, c’est hyper positif.

 

Par exemple, à Madagascar, il y a trois fois plus d’aires protégées depuis l’engagement de Durban en 2002. Sans elles, on aurait certainement perdu beaucoup plus de biodiversité. Les aires ont attiré les financements internationaux. Si on retirait ce système de protection, on perdrait très vite des espèces essentielles du fait de la pression de la pauvreté.

On a plus de mal à agir sur les causes indirectes de la perte de biodiversité : la croissance démographique mondiale et la pauvreté, qui incitent les gens à aller déboiser ou se servir sur la biodiversité pour leur subsistance. S’y ajoutent les problèmes de gouvernance, de corruption, que l’on retrouve sur les trafics d’espèces, qui font qu’on ne respecte pas les aires protégées. Par ailleurs, les conflits et les modèles de consommation et production non durables, qui ne prennent pas en compte la valeur de la biodiversité.

Enfin, il y a un manque de prise de conscience individuelle, et de prise en compte économique par l’ensemble de la société, alors que l’on sait depuis le rapport Teeb(2) que la biodiversité représente une part significative du PIB mondial. Il faut qu’il y ait une prise en compte dans les comptabilités nationales.

consoGlobe – En somme, vous nous invitez à ne pas être complètement négatif malgré le caractère très alarmant du constat général sur la perte accélérée de biodiversité ?

JPP – Il faut un discours de vérité. D’un côté, les raisons de fonds de perte de biodiversité sont là pour durer, ce n’est donc pas la peine de se fixer des objectifs qu’on ne peut pas tenir, au risque de faire le constat de notre échec à chaque objectif. Il est par contre important de se mobiliser au niveau mondial sur des objectifs de viabilité des écosystèmes.

Cette analyse d’une « 6e vague d’extinction », ne vient que confirmer ce que l’on savait déjà. Le rapport qu’en font les médias est sur le mode « constat d’échec ». Mais on manque de finesse pour montrer l’étendue des efforts, il y a des milliers de personnes dans le monde qui travaillent à la préservation. Aujourd’hui, la volonté de conserver la biodiversité est largement reconnue, l’action spécifique se met en place, même si elle devrait augmenter.

Cette analyse d’une « 6e vague d’extinction », ne vient que confirmer ce que l’on savait déjà. Le rapport qu’en font les médias est sur le mode « constat d’échec ». Mais on manque de finesse pour montrer l’étendue des efforts.

 

Le problème c’est ce qui se passe autour : les efforts horizontaux dans nos choix économiques liés à la surpêche, au commerce mal régulé, au changement climatique, à l’agriculture intensive. C’est un peu court de jeter la pierre à une politique de biodiversité qui serait insuffisante et de ne pas donner la vue d’ensemble.

consoGlobe : Si vous aviez 3 conseils prioritaires à donner aux consommateurs, pour que leur consommation et mode de vie réduisent l’impact sur la biodiversité, quels seraient-ils ?

JPP – Pour la biodiversité ordinaire en Europe, je pense à la consommation de produits bio, au recours à l’agriculture raisonnée : l’agriculture intensive et la consommation de pesticides sont ce qui dégradent le plus la biodiversité en Europe. En Europe on n’est plus sur un problème de déforestation, mais de pratiques agricoles.

Par contre, pour les importations, d’huile de palme, de café, de soja, on est plutôt sur un problème d’usage des sols et de déforestation. Pour les produits issus des zones tropicales, il faut privilégier des produits certifiés pour leur impact réduit sur la déforestation, donc des filières, du type Rainforest Alliance, RSPO (de l’anglais : Roundtable on Sustainable Palm Oil), qui ne sont pas parfaits, mais les consommateurs sont bien obligés d’utiliser ce qui existe, et ces filières envoient un signal aux producteurs.

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Par exemple pour les crevettes tropicales : la grande majorité vient des zones tropicales, et sont toutes produites sur des anciennes mangroves. Donc la moitié des mangroves planétaires est détruite en grande partie à cause de la production des crevettes. Ces mangroves sont des nurseries pour les poissons, les oiseaux, les crabes, les crustacés… Aujourd’hui il existe des labels par exemple le label de crevettes rouges « Red Label », société Unima à Madagascar.

Pour la consommation de bois, il faut privilégier le label FSC, utiliser des essences européennes pour vos fenêtres (chêne européen, etc.), et utiliser du bois tropical labellisé. Au risque sinon de refaire vos châssis de fenêtres avec du bois dans lesquels vivaient des chimpanzés et 50 espèces de fourmis quelques mois auparavant. Alors que quand vous prenez un bois labélisé, les arbres sont sélectionnés avec attention, pour laisser pousser les très grands arbres, qui sont là pour réensemencer la forêt, et qui abritent beaucoup de diversité.

L’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations Unies (FAO) confirme que la production agricole mondiale devra plus que doubler d’ici 2050 pour combler l’écart entre l’offre et la demande alimentaires(7). La FAO a constaté cette année que plus de 5 % de la population dans 79 pays en développement sont sous-alimentés.

Références :
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Actuellement Directeur général de consoGlobe et plus spécifiquement Directeur de la rédaction, Stephen Boucher est anciennement directeur de programme à...

5 commentaires Donnez votre avis
  1. Je suis tout à fait d’accord avec vous , cWal ;
    mais pour moi c’est tellement facile de le comprendre , ayant qu’un petit garçon et ne voulant plus enfants non plus par rapport à ce que vous ennoncez et pour une planète plus belle et qui perdure. Mais je pense que pour la plupart d’entre nous , cela va être trés difficile ; mais pas impossible , il faut toujour garder espoir . Mais sur ce point , vous avez tout à fait raison ; sa me met moi même en colère de voir tout sa et le mot est gentil ; merci de votre comprension à tous et bonne fin semaine .
    dit : 1 juillet 2015 à 15h09 ( message )

  2. Exact cWal! Dites le aux politiques de tous bords!

  3. tant que l’humain s’entêtera à rester dans l’ignorance de qui il est, il ne pourra progresser ! il est plus que nécessaire de se “réveiller” et de prendre ses responsabilités par rapport aux cauchemars que nous avons tous engendrés; ces cauchemars qui perdurent depuis la nuit des temps…pourtant, le défi est simple : grandir ! tout en gardant son âme d’enfant, grandir implique de découvrir : qui on est vraiment! est ce trop compliqué ?…

  4. Curieusement cet article fort intéressant ne parle pas du principal problème, à l’origine de tous les autres : la surpopulation de la planète…
    Un seul enfant par femme sur la totalité du globe, jusqu’à ce que la population mondiale soit divisée par 10, et tous nos problèmes seraient résolus. C’est dur ? Oui, sans doute, mais il n’y a guère d’autres solutions pragmatiques, à moins d’attendre comme l’écrit l’auteur que la régulation se fasse d’elle-même, mais dans des conditions certainement beaucoup dramatiques et chaotiques. Les chinois l’ont fait, pendant longtemps. Ce n’est certes pas un pays exemplaire en matière de libertés individuelles et ils ont aujourd’hui un problème majeur avec leur système de retraite. Mais à moins de devenir raisonnable et de réaliser que la Terre n’est pas faite pour accueillir 8 et bientôt 9 milliards d’habitants dans des conditions viables, on va effectivement droit dans le mur.
    Je regardais hier un reportage de Yann Artus-Bertrand sur ces problèmes. Un agriculteur malien qui se lamentait de la désertification et de la raréfaction des ressources en eau. Mais ce brave homme, avait 5 enfants en bas âge et cultivait… du coton ! La culture la plus exigeante en eau qui soit, grâce à laquelle les soviétiques ont réussi en leur temps et en moins de 50 ans à assécher la quasi totalité de la mer d’Aral… Il y a un moment où il faut être logique et arrêter de se foutre du monde. Et on aurait apprécié que Monsieur Artus-Bertrand eut relevé ces points de contradiction. Mais non, rien, ça aurait sans doute fait tâche dans son reportage, dommage…

  5. 10% de la surface de la planète dédiée à 99% des espèces végétales et animales, tandis que l’humain s’accapare les 90% de la surface restante pour sa seule espèce, et il faut voir cela comme du positif !?!?!?!
    Vu que l’humain se reproduit comme un parasite, les 10% ne vont pas survivre longtemps !
    Ah quand le vaccin à injecter aux humains pour qu’ils comprennent qu’ils doivent P A R T A G E R avec les autres espèces et donc s’auto-réguler, restreindre leurs besoins et accepter de ne pas tout dominer.

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