Interdit en Europe… mais réautorisé en France : le pesticide qui scandalise
C’est un retour qui ne passe pas. Malgré son interdiction européenne, le spirotétramate bénéficie d’une dérogation en France. Les ONG dénoncent un contournement des règles… et attaquent en justice.

Les ONG France Nature Environnement et Générations futures contestent cette décision devant la justice, dénonçant un contournement des règles européennes et l’absence d’évaluation des alternatives à ce pesticide controversé.
Le spirotétramate de nouveau autorisé malgré son interdiction : un combat juridique s’engage
Le spirotétramate, insecticide systémique de la famille des acides tétramiques, cristallise une nouvelle fois les controverses européennes autour des pesticides. Alors que cette substance active avait été définitivement bannie du marché en 2024 suite au non-renouvellement de son autorisation européenne, les autorités françaises viennent d’accorder une dérogation temporaire d’urgence à plusieurs produits phytopharmaceutiques contenant cette molécule. Cette décision, adoptée en avril 2026 pour une durée de 120 jours, provoque l’indignation de deux organisations non gouvernementales qui ont saisi la justice pour contester cette réhabilitation.
Cette réautorisation exceptionnelle concerne six produits commerciaux : BATAVIA, MOVENTO, MOVENTO 100 SC, SPIROMAT et VSM SPIROTETRAMAT, tous dosés à 100 grammes par litre de spirotétramate. Le champ d’application s’étend à une vingtaine de cultures distinctes, depuis les légumes-feuilles jusqu’aux arbres fruitiers, sans oublier les plantes ornementales.
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Une autorisation d’urgence contestée par les associations environnementales
Fondée sur l’article 53 du Règlement européen n° 1107/2009, cette autorisation d’urgence devrait théoriquement ne s’appliquer qu’« en circonstances exceptionnelles », lorsque « la production végétale menacée ne peut être protégée du danger d’aucune autre manière raisonnable ». Or, les ONG France Nature Environnement et Générations futures estiment précisément que ces conditions draconiennes ne sont nullement réunies et ont introduit un recours contentieux devant les tribunaux compétents.
Les associations requérantes dénoncent particulièrement le caractère systématique de ces autorisations d’urgence, véritables chevaux de Troie permettant, selon leur analyse, de contourner méthodiquement les interdictions européennes. Elles fustigent également l’absence d’évaluation rigoureuse des alternatives disponibles, pourtant condition sine qua non imposée par la réglementation.
Un insecticide qui agit sur l’état de santé (et la survie) des ravageurs
Le spirotétramate appartient à la classe sophistiquée des inhibiteurs de la biosynthèse des lipides chez les insectes. Comme l’explique sur son site Internet l’Insecticide Resistance Action Committee (IRAC), son mode d’action singulier vise spécifiquement la capacité des ravageurs à synthétiser les graisses essentielles à leur développement. Cette caractéristique perturbe irrémédiablement la croissance des nymphes et des larves, entraînant leur dépérissement progressif.
La singularité de cette molécule réside dans sa double translocation systémique : elle circule simultanément vers les parties hautes (mouvement acropète) et vers les racines (mouvement basipète) de la plante. Cette propriété lui confère une redoutable efficacité contre les insectes suceurs dissimulés, notamment ceux qui prolifèrent sur la face inférieure des feuilles ou dans des zones autrement inaccessibles aux traitements conventionnels.
Conçu pour lutter contre un large éventail d’insectes suceurs de sève – pucerons, aleurodes, cochenilles, psylles, thrips et cicadelles -, le spirotétramate séduisait particulièrement les agriculteurs par son contrôle résiduel prolongé, réduisant considérablement la fréquence des applications nécessaires.
Spirotétramate : un historique d’autorisation et de suspension mouvementé
L’odyssée réglementaire du spirotétramate illustre éloquemment l’évolution des exigences environnementales et sanitaires européennes. Initialement plébiscité et massivement utilisé dans l’agriculture intensive, ce pesticide a fait l’objet d’une réévaluation minutieuse par les autorités européennes dans le cadre du processus de renouvellement des substances actives.
Le calendrier de retrait, établi selon les procédures communautaires, s’est déployé sur plusieurs mois : cessation de la mise sur le marché et du stockage par les détenteurs d’autorisation au 30 avril 2024 et fin de la commercialisation et du stockage par des tiers au 30 octobre 2024, puis prohibition totale d’utilisation au 30 octobre 2025.
Cette planification étalée visait à permettre aux agriculteurs d’écouler leurs stocks existants et de s’adapter progressivement aux alternatives. Néanmoins, la réautorisation temporaire de 2026 brise cette logique de sortie maîtrisée, engendrant une situation juridiquement ambivalente.
Un pesticide qui suscite des préoccupations environnementales et sanitaires
Bien que le spirotétramate fût initialement considéré comme présentant une « faible toxicité pour les insectes utiles » selon les données du fabricant, les inquiétudes se sont progressivement cristallisées autour de multiples aspects environnementaux et sanitaires. L’évaluation du Joint Meeting on Pesticide Residues (JMPR) avait établi une dose journalière admissible (DJA) comprise entre 0 et 0,05 mg/kg de poids corporel, ainsi qu’une dose de référence aiguë (ARfD) de 1,0 mg/kg de poids corporel.
Les résidus de spirotétramate et de ses métabolites dans les denrées alimentaires constituent un enjeu majeur. Les études de terrain ont révélé des niveaux de résidus variables selon les cultures, avec des concentrations particulièrement alarmantes dans certains fruits et légumes. À titre d’exemple, les analyses conduites sur bananes ont révélé des résidus totaux pouvant atteindre 1,8 mg/kg en équivalent spirotétramate.
La persistance de la molécule et de ses métabolites dans l’environnement soulève également des interrogations légitimes. Les études de déclin ont mis en évidence une dégradation relativement lente, avec des résidus détectables plusieurs semaines après application. Cette caractéristique, si elle contribue indéniablement à l’efficacité du produit, pose des questions cruciales sur l’accumulation potentielle dans les écosystèmes.
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Vers un renforcement du contrôle des autorisations d’urgence ?
Cette nouvelle affaire illustre parfaitement les tensions croissantes entre impératifs agricoles immédiats et objectifs environnementaux à long terme. Les spécialistes de la pollution des sols agricoles suivent attentivement l’évolution de ce dossier, susceptible de faire jurisprudence en matière d’autorisations d’urgence.
Les ONG plaignantes espèrent que leur action contentieuse conduira à un durcissement substantiel des conditions d’octroi des autorisations exceptionnelles. Elles exigent notamment une évaluation systématique et transparente des alternatives disponibles, ainsi qu’une justification rigoureuse du caractère véritablement « exceptionnel » des circonstances invoquées.
Cette controverse s’inscrit dans un contexte plus large de révision de la politique européenne des pesticides. Les observateurs de la transition agricole écologique y décèlent un test décisif de la cohérence entre les ambitions affichées du Pacte vert européen et la réalité des pratiques réglementaires nationales.
L’issue de cette bataille juridique pourrait déterminer l’avenir des autorisations d’urgence en Europe et influencer durablement la stratégie de sortie des pesticides les plus problématiques. Pour le spirotétramate, cette réautorisation temporaire s’apparente à un sursis dont la légitimité sera tranchée par les tribunaux dans les prochains mois.
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