Kokopelli, le semencier qui lutte pour libérer les variétés anciennes

Depuis 1990, Kokopelli lutte pour ‘la libération de la semence et de l’humus et la protection de la biodiversité alimentaire’. Aux côtés d’agriculteurs et d’amateurs qui ne font que refaire ce que des milliers de générations de paysans ont fait depuis que l’agriculture existe, l’association se bat pour libérer les variétés paysannes.

Rédigé par Paul Boucher, le 14 Aug 2017, à 9 h 19 min

Si vous faites du jardinage ou du maraîchage biologique ou biodynamique, vous êtes certainement déjà au courant des difficultés à commercialiser les semences des variétés dites “anciennes” ou “paysannes.

Les semences paysannes sont issues du travail de sélection des paysans avant le développement au XIXe siècle des variétés “en lignée pure“. En principe, ces variétés ne sont pas disponibles dans le commerce. Leur sélection, leur conservation et leur multiplication sont assurées seulement par le jardinier ou l’agriculture pour son propre usage et celui de ses amis et voisins.

Cependant, quelques entreprises ou associations, dont Kokopelli, continuent à distribuer et à vendre les variétés paysannes, en toute illégalité. Comment est-ce possible ? Pourquoi le monde des semences marche-t-il sur la tête ? Pour le savoir, nous sommes allés interroger Ananda Guillet, directeur de l’association Kokopelli.

Rencontre avec Ananda Guillet, directeur de Kokopelli au sujet des variétés anciennes

consoGlobe.com – Ananda Guillet, vous êtes le directeur de Kokopelli depuis 2013. Mais qu’est-ce exactement que Kokopelli ?

Ananda Guillet : Nous sommes une association, installée au Mas d’Azil dans le Gard, créée en 1990. Le nom Kokopelli fait référence au petit joueur de flûte bossu, symbole de fertilité dans d’anciennes croyances amérindiennes.

La semence est le premier maillon de la chaine, non seulement alimentaire, mais de toute notre civilisation moderne.

Que sont les variétés anciennes ou paysannes ?

Une variété est dite “paysanne” si elle ne figure pas dans le Catalogue officiel des espèces et variétés, et que les agronomes la définissent comme “une variété-population à pollinisation libre“. Ces variétés “libres” se distinguent des semences certifiées, qui sont produites par les entreprises semencières – Limagrain, Monsanto, etc. – mais aussi de semences “fermières“, qui sont des graines de deuxième génération produites par les agriculteurs à partir des semences certifiées.« On parle couramment dans le cas des semences paysannes de variété-population pour marquer l’importance de la diversité intravariétale au sein de la même variété » (1)

consoGlobe.com – Vous êtes des militants ?

Ananda Guillet : Oui, on peut dire ça. Si vous regardez notre site vous verrez que nous nous battons pour “la Libération de la semence et de l’humus et la protection de la biodiversité alimentaire“.

Si on réfléchit, la semence est le premier maillon de la chaine, non seulement alimentaire, mais de toute notre civilisation moderne, c’est-à-dire que le système de production de nourriture dans nos pays industrialisés conditionne notre forme de civilisation. Celui qui contrôle les semences contrôle tout. C’est pour cela qu’il est si important de lutter pour la préservation des variétés dites libres. C’est aussi pour cela que les puissances économiques comme Bayer, Monsanto, etc. mettent tant d’acharnement à préserver le système actuel.

Il faut savoir que les hybrides F1 sont des plantes souvent stériles ou dégénérescentes qui ne pourront pas se reproduire. Le cultivateur ne peut donc pas utiliser les graines issues de telles plantes. Il doit racheter ses semences tous les ans. Ainsi, les semenciers contrôlent toute la chaine de production.

Ceci leur permet de vendre tout ce qui doit soutenir ces plantes artificielles : engrais, pesticides, herbicides… Car ce sont des variétés gourmandes en eau et en nourriture. Une étape supplémentaire a été franchie avec les OGM, où l’ADN de la plante a été modifié, pour la conservation, l’herbicide, etc.

consoGlobe.com – Comment agissez-vous ?

Ananda Guillet : D’abord, en distribuant gratuitement nos semences dans le monde entier par la campagne « Semences Sans Frontières », ou en organisant le partage entre producteurs par la campagne « Parrainage » parmi nos quelques 12000 adhérents. Cette activité nous a permis d’ailleurs de devenir une sorte de « grainotèque géante ».

Nous conservons plus de 2700 variétés anciennes reproductibles. Nos adhérents deviennent parrains de semences et les sauvegardent pour nous. A la manière des anciens, ils ressèment leur variété d’année en année.

consoGlobe.com – Alors, on va vous poser la question qui fâche. Comment Kokopelli peut-il survivre économiquement ?

Ananda Guillet : En vendant des semences illégalement.

consoGlobe.com – Mais comment est-ce possible ?

Ananda Guillet : Grâce aux nombreux vides juridiques qui existent dans les lois française et européenne. Kokopelli a été condamnée plusieurs fois pour vente illégale de semences non enregistrées dans le fameux Catalogue. Mais ils ne peuvent pas appliquer la condamnation car alors nous, on les attaquerait aussitôt pour non application de cette condamnation aux autres semenciers qui ont eux aussi dans leurs catalogues des variétés non-inscrites.

Le service de Répression des Fraudes n’a pas les moyens financiers ou en personnel pour faire leur travail. Ils peuvent venir constater l’infraction – d’ailleurs ils sont venus plusieurs fois chez nous. C’est comme une descente de la Gestapo, c’est effrayant ! Mais ensuite ils ne peuvent rien faire, car ils savent que nous avons un réseau important d’adhérents et de sympathisants qui va aussitôt déclencher une guerre médiatique, sur les réseaux sociaux – nous avons plus de 80.000 “amis” sur Facebook – et dans la presse. Et puis ils savent qu’ils ne sont pas soutenus par le grand public. Les temps ont changé, les gens en ont marre de bouffer n’importe quoi, d’être empoisonnés par leur nourriture.

Développer des variétés aptes à survivre dans un environnement qu’ils ont eux-mêmes appauvri par leurs pratiques n’est pas la solution

 

consoGlobe.com – Est-ce que les organismes de recherche et les grands semenciers n’auraient pas intérêt à vous soutenir, au lieu de lutter contre la dissémination des variétés libres, pour les aider à développer des variétés plus aptes à résister à la sécheresse, au changement climatique ?

Ananda Guillet : Non, c’est mettre un sparadrap sur une jambe de bois ! Développer des variétés aptes à survivre dans un environnement qu’ils ont eux-mêmes appauvri par leurs pratiques n’est pas la solution !

Le problème est connu depuis des décennies. Rappelez-vous le dustbowl aux États-Unis dans les années 1930. Les sols ont été détruits par une agriculture qui les épuisait. Aujourd’hui aussi on connaît ce phénomène : tous les ans 2.400 tonnes de terre s’envolent. Au début du XX° siècle on exploitait plus de 4.000 variétés, alors qu’aujourd’hui on utilise une petite vingtaine.

Il faut régler le problème à la base plutôt que de chercher des variétés capables de réparer les dégâts. Il faut recréer la biodiversité dans le sol. On a les connaissances. On connaît les solutions. Si on y consacrait la moitié des sommes investies dans l’armement, la question serait réglée depuis longtemps. Mais les lobbys s’y opposent par intérêt financier. Puis une certaine forme de sectarisme n’aide pas les choses. Les militants verts se chamaillent entre eux sur la voie à suivre au lieu de s’unir pour lutter ensemble.

consoGlobe.com : Que préconisez-vous pour l’avenir ?

Ananda Guillet : Pour Kokopelli, toutes les semences libres doivent être exclues des catalogues et mises en vente légalement. On n’a pas envie de se battre contre les Monsanto et autres. Il faut créer un marché de semences libres et laisser la base agir. C’est la seule façon de s’en sortir.

Plus d’information sur le site de Kokopelli.

Illustration bannière : Variétés anciennes de tomates © Zbigniew Pawluczuk
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Professeur d’université à la retraite, Paul aime observer le monde moderne et ses évolutions. Il s’intéresse tout particulièrement à l’économie...

5 commentaires Donnez votre avis
  1. Bonjour,
    Simplement pour préciser que le Mas d’Azil siège de Kokopelli se trouve en Ariège et non plus dans le Gard où il était installé en effet avant leur installation en Ariège.

  2. Bonjour.
    Chers internautes, je vous conseille de lire le livre “Nous n’irons plus pointer chez Gaïa”. Harcèlement, droits des travailleurs bafoués (pas de représentants du personnels…), relations de travail très autoritaires. Silence dans les rangs, le personnel n’est pas sensé discuter. Un déménagement de l’établissement à 350km en laissant en rade les 3/4 du personnel. Des semences qui pour les 2/3 ne viennent pas de petits producteurs mais de grossistes semenciers. J’en passe et des meilleures.

  3. Le Mas d’Azil est bien bien loin du Gard. On se demande si la bêtise vient du journaliste, ou si c’est encore une approximation de Kokopelli, qui tourne au drame. Leurs semences sont pour la plupart improductives. On y a claqué 300 balles pour voir, mais c’est une escroquerie pure et simple.

  4. 14/08/2017
    Bonjour !
    Pour compléter l’image fournie par Kokopelli, il faut aussi faire une enquête sur internet concernant le climat social et l’ambiance règnant dans cette association. Cherchez bien, vous trouverez.
    Tout n’est pas rose chez ce vert…
    CM, France.

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