Les dernières rivières sauvages d’Europe menacées par les barrages

Rédigé par Stephen Boucher, le 20 May 2015, à 7 h 40 min

Des centaines de projets de barrages hydrauliques de part le monde en cours de développement menacent de faire disparaître des joyaux naturels et architecturaux sous les eaux. Sont-ils un passage obligé du développement économique, ou une erreur du passé à ne pas reproduire ?

Noyés sous les barrages !

Alors que la fête de la nature 2015 célèbre l’eau, vous êtes vous rendu compte que vous n’avez quasiment jamais vu une rivière couler naturellement dans son lit ? Selon l’ONG Riverwatch, la probabilité que vous puissiez en voir une va encore diminuer fortement dans les prochains mois. Selon elle, en effet, les barrages feraient un comeback inquiétant en Europe et dans le reste du monde.

Près de chez nous, la rivière Sava en Slovénie, comptabilise ainsi pas moins de 11 projets de barrages… pour 990 km de long. L’Albanie recenserait 33 projets hydroélectriques sur la rivière Vjosa, mettant en danger des zones vierges de tout développement.

Plus de 570 projets de barrages sont prévus pour les seuls Balkans. C’est d’autant plus inquiétant que c’est également la région d’Europe disposant des seuls fleuves et rivières intacts, abritant donc aujourd’hui 40 % des espèces européennes d’escargots et de moules, et plus de 69 espèces de poissons endémiques. La seule petite nation de Macédoine comptabilise à elle seule 400 projets.

Des barrages ont été construits sur la majorité des rivières européennes, ici près de Malag

Des barrages ont été construits sur la majorité des rivières européennes, ici à Malaga (Espagne) © Migel / Shutterstock.com

« Rien de nouveau » selon les spécialistes

L’un des spécialistes européens en matière d’eau et d’aménagement du territoire explique toutefois à consoGlobe qu’il n’y a rien de très nouveau dans ces projets : « Il n’y a pas de retour des barrages, c’est l’histoire qui continue. On oublie qu’on a développé en France tout ce qui pouvait être développé, comme on l’a fait en Suède, en Norvège, au Canada… Donc, de fait, on ne construit plus de nouveaux barrages en France, on parle aujourd’hui de petites retenues. Mais maintenant, les pays émergents découvrent leurs besoins en énergie. Or, aujourd’hui, c’est ça ou les usines à gaz pour essuyer les pics de courant. »

Est-ce que les barrages sont une bonne chose ou non ? La bonne question c’est plutôt : « est-ce que tel ou tel barrage est bon ». A quelques kilomètres près la différence peut être énorme. En Afrique le problème, c’est aussi que les rivières sont beaucoup plus chargées en sédiments, avec donc des risques d’envasement. Il faut par ailleurs garder en tête les ordres de grandeur. Ainsi, Sivens, c’est 70.000 fois plus petit que le projet du barrage Renaissance sur le Nil en Ethiopie.

Les barrages sont-ils donc un passage obligé pour les pays en développement ?

Les histoires de dessous de table sont consubstantielles aux grands projets d’infrastructures. C’est plutôt la règle qu’il y ait de la corruption. En Europe, cela ne fait que quelques années qu’il n’y en a (presque) plus.

Ce que l’on constate par exemple en Roumanie, où les organisations environnementales se mobilisent contre un projet de barrage sur la rivière Raul Alb. Longue de 22 km, cette rivière est l’une des dernières qui ne soient pas touchées du pays. Et d’une importance pour la biodiversité considérable, alors que le barrage n’aura qu’une capacité d’1,45 MW, l’équivalent d’une éolienne de taille moyenne.

Le biologiste roumain Calin Dejeu, cité par The Guardian, en parle en ces termes : « La Raul Alb est incroyablement sauvage, avec de vieilles forêts autour et aucune route. Un barrage changerait cela radicalement. » Dejeu se bat contre la déforestation, en cours, et illégale, mais se heurte à des intérêts d’ordre mafieux. Comme pour beaucoup d’autres projets de barrage, derrière chacun se cachent des cas de corruption locale.

Les barrages : arme de destruction de patrimoine massive ?

Pendant des décennies, le consensus a été large : les barrages sont une mauvaise idée. Ils produiraient systématiquement moins d’électricité qu’annoncé. Ils feraient disparaître des espèces, déplacer des populations, abîmeraient les paysages, et parfois disparaître des trésors du patrimoine. C’est du moins la conclusion d’un rapport de la commission mondiale sur les barrages publié en septembre 2000, sur la plupart des grands projets des années 1950 et 1960 de part le monde.

Certains barrages ressortent clairement encore aujourd’hui comme des risques majeurs pour l’environnement et le patrimoine culturel. La Chine a plusieurs centaines de projets dans les cartons, pour produire de l’électricité à partir du fleuve Salouen, l’un des plus longs du monde sans aménagement de ce type, et du Brahmapoutre, qui prend sa source au Tibet.

En Turquie, c’est le site de Hasankeyf, avec ses sites archéologiques encore non explorés qui est menacé, dans l’est kurde. L’un de 30 projets dans les cartons du gouvernement, mais le plus controversé.

Barrages - le superbe site d'Hasankeyf en Anatolie sera recouvert par les eaux, son château, ses sites archéologiques inexplorés... Ne dépassera plus que son minaret

Barrages – le superbe site d’Hasankeyf en Anatolie sera recouvert par les eaux, son château, ses sites archéologiques inexplorés… Ne dépassera plus que son minaret ©Muratart / Shutterstock.com

D’une autre côté, la Banque Mondiale a retrouvé le goût du financement des barrages : elle envisage notamment la construction du plus grand projet hydroélectrique de l’histoire de l’Afrique sur le fleuve Congoprojet « Inga 3 », après l’actuel Inga 1, et un « Inga 2 » également prévu – et d’autres structures géantes sur le Zambèze, notamment pour vendre de l’électricité aux groupes miniers et consommateurs sud-africains.

Victoria Dam, le plus grand barrage du Sri Lanka - Barrages

Victoria Dam, le plus grand barrage du Sri Lanka © Saman527 / Shutterstock.com

Les barrages pèchent par manque de gouvernance solide

Mais là aussi, il est important de relativiser l’impact. Le barrage d’Inga, par exemple, s’il est construit juste à son embouchure sera beaucoup moins dommageable que s’il est situé beaucoup plus en amont. D’autant plus s’il évite à terme plusieurs dizaines de centrales électriques, qui tourneraient probablement au charbon sud-africain…

Face au besoin croissant d’énergie, les barrages restent une option potentiellement pertinente. Mais, comme pour la Raul Alb, en Roumanie, les opposants se font rare quand les projets sont développés dans des zones éloignées, peu peuplées, et aux prises à des intérêts de type mafieux. La gouvernance environnementale reste la clef.

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Photo bannière : © Alexandru Chiriac Shutterstock – Dam with flowing water
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Actuellement Directeur général de consoGlobe et plus spécifiquement Directeur de la rédaction, Stephen Boucher est anciennement directeur de programme à...

4 commentaires Donnez votre avis
  1. Un barrage ou une centrale thermique ?
    Noyer quelques km2 ou polluer ?
    L’éternel dilemme depuis les travaux de Volta, Amperre…

  2. Tout à fait d’accord avec Evelybe 89 !

  3. J’ai toujours pensé que l’on devrait pomper l’eau des rivières avant qu’elles se jettent dans la mer. Pour plusieurs raisons: l’eau douce est utile à la vie humaine, animale et végétale, il faudrait s’en servir avant qu’elle soit jetée dans la mer ; les rivières sont polluées, cette pollution part dans les océans, il serait du devoir de l’humanité de restaurer à l’eau ses qualités naturelles avant d’aller polluer les océans. Si l’on est pas capables d’arrêter de polluer les rivières (et l’agriculture est en première ligne) au moins il faudrait nettoyer ce qu’on a sali.

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