PFAS : l’ONU accuse la France d’avoir trop attendu
Cinq rapporteurs spéciaux de l’ONU accusent la France de violations des droits humains liées à la contamination aux PFAS dans la « vallée de la chimie ».

Les industriels Arkema et Daikin sont également épinglés pour leurs émissions de polluants éternels.
« Vallée de la chimie » : des violations massives des droits fondamentaux dénoncées
C’est une première historique dans la lutte contre la pollution chimique en France. Cinq rapporteurs spéciaux du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont officiellement interpellé l’État français, ainsi que les industriels Arkema et Daikin, au sujet de la contamination aux PFAS dans la « vallée de la chimie », au sud de Lyon. Ces experts dénoncent de possibles « violations des droits humains » et accordent soixante jours aux parties concernées pour s’expliquer. Cette procédure exceptionnelle fait suite à une alerte lancée en juillet 2025 par l’association écologiste Notre Affaire à Tous. Pour la première fois sur le sol français, des représentants des Nations Unies dénoncent officiellement la gestion des polluants éternels et interrogent le rôle de l’État dans cette contamination généralisée.
Dans leurs courriers adressés en mars 2026, dont des extraits ont été rendus publics, les rapporteurs spéciaux font part de leur « plus vive préoccupation quant aux effets néfastes sur les droits humains des activités d’Arkema France et de Daikin Chemical France ». Ils pointent notamment les risques accrus pour les habitants de développer « certaines maladies graves, telles que des troubles cardiovasculaires, endocriniens, respiratoires et digestifs ».
La contamination touche désormais plus de 200.000 personnes résidant dans cette zone. Les analyses sanguines de la population locale viennent renforcer ces inquiétudes, révélant l’impact dramatique de la consommation d’eau et d’aliments contaminés sur le droit à la santé et à la vie des riverains. Aux yeux des experts de l’ONU, cette pollution « soulève des inquiétudes quant à la mise en oeuvre par le gouvernement de ses obligations en vertu du droit international », notamment celle de protéger ses citoyens « contre les violations commises par les entreprises sur son territoire ».
Un principe de précaution bafoué selon les experts internationaux
L’un des reproches les plus cinglants porte sur l’application tardive du principe de précaution. « Il est préoccupant que les autorités publiques françaises n’aient pas appliqué rapidement le principe de précaution », écrivent les rapporteurs, qui déplorent par ailleurs l’absence de toute « vision à long terme » pour se défaire de ces substances sans sacrifier l’emploi. Ce réquisitoire s’appuie sur un constat accablant : les autorités françaises étaient informées depuis environ quinze ans de la présence de PFAS dans l’environnement, et dès 2008 de leurs effets possibles sur la santé humaine. Malgré ces alertes précoces, elles ont attendu 2022 pour prendre des mesures concrètes, jugées encore « insuffisantes aujourd’hui ».
L’absence d’un système de surveillance rigoureux a particulièrement aggravé la situation. Cette défaillance « a contribué à la persistance et à l’aggravation de la pollution par les PFAS dans la vallée de la chimie », précisent les experts. À ce sujet, l’État a récemment imposé des contrôles renforcés dans les boues d’épuration, une mesure qui témoigne, certes tardivement, d’une prise de conscience.
Pollution aux PFAS : deux industriels sur le banc des accusés
Arkema et Daikin se retrouvent directement visés par cette procédure internationale. Les deux groupes sont accusés d’avoir déversé jusqu’à 3,5 tonnes de PFAS par an dans le Rhône, en pleine connaissance des risques liés à ces molécules depuis les années 1990. Arkema produit des polluants éternels sur ce site depuis la fin des années 1950 ; Daikin a rejoint la plateforme de Pierre-Bénite en 2003. Face aux accusations, Arkema France assure que le courrier des experts de l’ONU « contient de nombreuses allégations factuellement inexactes » et rappelle que son site est « conforme aux réglementations applicables ». De son côté, Daikin s’engage à répondre « dans les délais, dans un esprit de transparence et de coopération » et affirme avoir « accéléré ses investissements » pour mieux maîtriser ses émissions de substances perfluorées.
L’intervention de l’ONU survient alors qu’une action civile d’une ampleur inédite en Europe prend forme. En janvier 2026, 192 riverains de la plateforme chimique — dont 25 mineurs — ont assigné les groupes Arkema et Daikin Chemical France devant le tribunal judiciaire de Lyon, réclamant 190.000 euros par personne, soit près de 36,5 millions d’euros au total.
Parmi les requérants, les pathologies sont aussi nombreuses que graves : six cancers du sein, un cancer du testicule chez un mineur, vingt-cinq maladies thyroïdiennes, une vingtaine d’anomalies lipidiques, une dizaine de maladies hypertensives et autant de colites ulcéreuses. Cette mobilisation s’inscrit dans une stratégie juridique globale, venant compléter les procédures pénales déjà engagées pour mise en danger d’autrui et écocide.
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Un enjeu financier colossal pour la dépollution
Notre Affaire à Tous a récemment dévoilé une étude chiffrant le coût de la dépollution de la « vallée de la chimie » à près de 2 milliards d’euros sur vingt ans — dont 1,7 milliard pour les sols contaminés et 107 millions pour les eaux rejetées sur la plateforme. À l’échelle européenne, l’enjeu prend des proportions vertigineuses : un rapport commandé par la Commission européenne, publié en janvier 2026, évalue le coût des polluants éternels pour l’Union entre 330 et 1.700 milliards d’euros d’ici à 2050.
Cette pression financière s’accompagne d’une accélération réglementaire. Bruxelles envisage d’interdire ces substances dans les produits de consommation courante, mais la proposition législative n’est pas attendue avant fin 2026.
Une contamination qui dépasse largement la vallée lyonnaise
Si la vallée de la chimie constitue le foyer de contamination le mieux documenté de France, elle est loin d’être un cas isolé. Le territoire français compterait 108 zones contaminées aux PFAS, quand l’Europe en recenserait plus de 2.300. Ces « polluants éternels », quasi indestructibles, s’accumulent inexorablement dans l’air, les sols, les rivières, la chaîne alimentaire et jusqu’au corps humain. Massivement répandus par l’industrie chimique depuis des décennies, ils représentent aujourd’hui l’un des défis environnementaux et sanitaires les plus redoutables de notre époque.
Pour Jérémie Suissa, délégué général de Notre Affaire à Tous, « cette prise de parole des Nations Unies marque une étape historique et une reconnaissance institutionnelle essentielle pour les riverains et travailleurs victimes de la pollution. Il est temps que l’État reprenne ses responsabilités et encadre correctement les industriels ».
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