Pierre Rigaux, naturaliste détesté des chasseurs [interview]

Naturaliste et membre de la Société française pour l’étude et la protection des mammifères (SFEPM), Pierre Rigaux se consacre à l’observation et à la protection des mammifères, et en particulier du loup, ainsi qu’à la lutte contre la chasse. Nous l’avons interrogé…

Rédigé par Julien Hoffmann, le 17 Sep 2019, à 19 h 00 min

Pierre Rigaux est un de ces naturalistes de terrain qui ne ménage pas sa peine pour faire bouger les lignes et interroger sur les grands sujets de société actuels, notamment la chasse. Spécialisé dans les mammifères et les oiseaux, biologiste de formation, Pierre Rigaux étudie tout particulièrement les mammifères semi-aquatiques, les micromammifères et les carnivores européens.

Rencontre avec Pierre Rigaux, un naturaliste engagé

Auteur de plusieurs ouvrages et rapports scientifiques, Pierre Rigaux a répondu à nos questions sur son métier et nous livre ici son état d’esprit de naturaliste.

consoGlobe – En 2019 qu’est ce qu’un naturaliste/écologue pour vous ?

Pierre Rigaux : C’est d’abord un spécialiste de ce qu’on appelle la faune, la flore ou les écosystèmes, et qui met son expertise au service de leur protection. Autrefois, les naturalistes découvraient et décrivaient des espèces. C’est encore le cas dans certaines régions du monde les plus riches en diversité, par exemple dans les forêts tropicales. Là-bas, la biodiversité disparaît avec la déforestation, avant même d’avoir été identifiée.

En Europe où la biodiversité est globalement bien connue, les naturalistes ne découvrent presque jamais de nouvelle espèce. En revanche, lors des projets de construction de routes ou autres projet d’ « aménagement du territoire » comme on dit, la réglementation oblige les constructeurs à essayer limiter des dégâts en faisant des « études d’incidence ».

Du plus grand au plus petit animal, chaque rencontre compte pour un naturaliste © Alex Alferez

Pour ça, les constructeurs font appel à des naturalistes qui vont inventorier la biodiversité sur le site et proposer des mesures pour limiter l’impact. Voilà pour la théorie. Dans la pratique, les destructions sont gigantesques malgré ces petites lois. Je pense donc qu’un naturaliste doit aller beaucoup plus loin que ça et tenter de faire bouger la société.

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consoGlobe – Quels sont les combats actuels à mener pour la protection de la biodiversité d’après vous ?

Pierre Rigaux : La perte de biodiversité est essentiellement une conséquence de nos modes de vie dans les pays riches et les pays qui le deviennent. En France comme ailleurs, les oiseaux, les mammifères, les plantes, les insectes disparaissent à cause de l’agriculture intensive, l’urbanisation étalée, la densification du réseau routier, la destruction des zones humides…

Plus généralement, il faut arrêter ce développement effréné qui détruit les terres et vide les océans. Concrètement, ça devrait se traduire individuel par un changement de nos modes de vie : par exemple consommer bio et local, éviter au maximum l’avion, le plastique… et ça devrait surtout se traduire au niveau politique par des lois beaucoup plus fortes qu’actuellement, par exemple pour empêcher toute bétonisation inutile.

Il est devenu indispensable de faire pression sur les politiques pour qu’on change d’orientation, car les comportements individuels ne vont pas suffire.

consoGlobe – Sur les dix dernières années qu’y a-t-il à tirer de positif des politiques publics ?

Pierre Rigaux : Je ne trouve pas d’exemple ! Il y a bien sûr de minuscules améliorations ponctuelles mais l’orientation ne change pas : produire à fond, consommer à fond, bétonner à fond, polluer à fond…

Un naturaliste parcoure, observe, cherche, patiente et tente de comprendre © everst

consoGlobe – Quel est le principal enjeu alimentaire de notre temps ?

Pierre Rigaux : Sur un plan strictement écologique et dans l’espoir de conserver une planète vivable pour les humains, il est absolument nécessaire de réduire considérablement notre consommation de viande et de produits laitiers. La production de viande et de lait est une des causes majeures de destruction de la biodiversité à l’échelle mondiale. La raison est simple : pour nourrir le « bétail », il faut cultiver beaucoup plus de plantes, utiliser beaucoup plus d’eau, d’engrais et de surface agricole que pour nourrir directement les humains avec des plantes. On sait que la destruction de l’Amazonie par les incendies est directement liée à la culture de soja destinée à nourrir le bétail en Europe notamment, y compris pour les petits élevages français soi-disant traditionnels et extensifs.

En plus des enjeux écologiques, il y a un enjeu éthique essentiel à mon avis, qui est celui du respect que nous devons avoir pour les animaux en tant qu’individus doués de sensibilité. Toutes les formes d’élevages et d’abattage font souffrir les cochons, vaches et autres poulets à des degrés divers.

Étant donné aussi que la viande et les produits laitiers ne sont pas indispensables à notre bonne santé, pourquoi continuer ? Je sais que pour beaucoup d’entre nous, il est difficile d’envisager de s’en passer. Mais c’est en fait assez facile, avec un peu de bonne volonté.

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consoGlobe – Pratique séculaire, la chasse a-t-elle encore une place dans la société à venir ?

Pierre Rigaux : Je pense que non. Les chasseurs défendent leur activité en parlant de « régulation », comme si l’être humain devait absolument « gérer » les populations d’autres espèces. Pourtant l’immense majorité des espèces chassables en France n’entraînent aucun problème de « pullulation ». Bien au contraire, beaucoup déclinent.

Et quand il y a des problèmes de cohabitation, par exemple quand les sangliers font des dégâts dans des cultures, la chasse de loisir ne résout rien. Je pense qu’il faut arrêter de vouloir « gérer » les animaux sauvages. Par contre, il faut gérer les interactions entre eux et nous. C’est toute une culture que nous devons revoir.

Comme les chasseurs sentent bien qu’ils sont de moins en moins nombreux et de moins aimés, ils tentent de justifier leurs pratiques en parlant d’écologie, en se faisant passer pour des gestionnaires respectueux. En réalité, tout ce qu’ils mettent en avant de positif dans leur activité n’a rien à voir avec la chasse elle-même.

Par exemple certains chasseurs organisent des ramassages de déchets. Très bien, mais en quoi ceci justifie-t-il la chasse ? Surtout quand on sait qu’ils déversent des milliers de tonnes de plomb dans la nature. C’est ce système aberrant que j’essaie de décortiquer dans mon livre : Pas de fusils dans la nature : les réponses aux chasseurs. Je ne vais pas me faire que des amis…

La protection du putois, un des cheval de bataille actuelle de Pierre Rigaux © Miroslav Hlavko

consoGlobe – En qualité de naturaliste, quel est l’animal qui vous fascine le plus ?

Pierre Rigaux : Tous ! Je peux passer des heures à observer une mésange, à chercher des traces de loups en montagne sans les voir presque jamais, ou à écouter chanter un hibou le soir en forêt. Mais s’il faut en choisir un, je dirais peut-être l’ours. Rencontrer un ours en sous-bois fait partie des émotions très fortes que j’ai eu la chance d’avoir à plusieurs reprises en Europe centrale, là où ils sont presque communs.

En France, à l’exception d’une poignée d’ours dans les Pyrénées qui provoquent l’hystérie de certains éleveurs, les forêts sont vides. Dans l’immense majorité des forêts de notre pays, il n’y a ni ours, ni lynx ni loup. Elles sont comme des océans sans orque, sans requin, sans dauphin. Le fait que tout le monde ou presque ait l’air de trouver ça normal est à mon avis le signe que nous n’avons pas encore tout à fait pris conscience de l’ampleur du problème.

Illustration bannière : Pierre Rigaux lors d’une de ses sorties © Pierre Rigaux
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