PFAS : l’État attaqué pour son inaction face aux polluants éternels

Trois associations environnementales — Générations Futures, Notre Affaire à Tous et Bloom —, rejointes par six particuliers directement exposés aux PFAS, ces substances chimiques quasi indestructibles, ont déposé un recours devant le tribunal administratif de Paris.

Rédigé par , le 22 May 2026, à 10 h 00 min
PFAS : l’État attaqué pour son inaction face aux polluants éternels
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Leur ambition : contraindre l’État français à agir, enfin, contre une contamination massive qui empoisonne silencieusement l’environnement et les organismes de millions de citoyens.

Une contamination généralisée aux conséquences dramatiques

Les substances per- et polyfluoroalkylées, plus connues sous l’acronyme PFAS, constituent l’une des pollutions les plus insidieuses de notre époque. Massivement introduites dans l’industrie chimique dès les années 1950, ces molécules s’accumulent inexorablement dans l’air, les sols, les cours d’eau et, au bout de la chaîne, dans nos propres tissus. Leur surnom de « polluants éternels » dit tout de leur nature : pratiquement indestructibles dans l’environnement, ils persistent des décennies, parfois des siècles, creusant une dette toxique que nous léguons aux générations à venir.

Présents dans les cosmétiques, les poêles antiadhésives, les vêtements imperméables et les emballages alimentaires, ils infiltrent un quotidien que l’on croyait banal. Les conséquences sanitaires s’avèrent pourtant sévères : certains PFAS sont désormais associés à des cancers, des troubles de la fertilité, des atteintes hépatiques et des dysfonctionnements du système immunitaire. Une réalité d’autant plus alarmante que l’enquête Forever Pollution Project avait déjà révélé l’ampleur vertigineuse de la contamination européenne.

Les Français particulièrement exposés selon les dernières données

La situation dans l’Hexagone est particulièrement préoccupante au regard des comparaisons européennes. Un rapport publié en octobre 2025 par le Haut Commissariat au Plan sur les politiques publiques de santé environnementale livre des chiffres saisissants : 24 % des adolescents français présentent des concentrations sériques en PFAS dépassant les recommandations de l’Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA) — contre 18 % en Allemagne et seulement 1 % en Espagne. Ces disparités interrogent directement l’efficacité des politiques publiques françaises en matière de protection sanitaire.

Plusieurs territoires français figurent par ailleurs parmi les « hot spots » européens de contamination. La « vallée de la chimie » au sud de Lyon, les environs de l’usine Tefal à Rumilly en Haute-Savoie, certaines zones du Haut-Rhin : autant de lieux où les niveaux de pollution atteignent des seuils tels que les autorités locales ont parfois dû interdire la consommation d’eau du robinet ou de légumes cultivés sur place.

Quinze années d’alertes scientifiques négligées

L’accusation d’« inaction » portée contre l’État français repose sur une chronologie implacable. Dès 2008, des rapports parlementaires mentionnaient explicitement les risques associés aux PFAS et documentaient la contamination du territoire. François Veillerette, porte-parole de Générations Futures, dénonce ainsi « une double carence, passée par absence d’action et présente par insuffisance d’action ».

Les requérants ont méticuleusement reconstitué cette séquence d’alertes ignorées. Au fil des années, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), Santé publique France et l’Institut national pour la maîtrise des risques industriels (Ineris) ont tour à tour identifié la présence préoccupante de substances telles que les PFOA, classés « cancérogènes pour l’homme ». « Les premiers hot spots comme la vallée de la chimie à Lyon y sont expressément identifiés, or ce n’est que dix ans plus tard que les citoyens de ces territoires commenceront à prendre connaissance du scandale », déplorent les associations dans leur requête déposée devant le tribunal administratif de Paris.

Une loi insuffisante et tardivement appliquée

Bien qu’une loi visant à protéger la population contre les PFAS ait été définitivement adoptée en février 2025, les associations jugent ce texte largement en deçà des enjeux et critiquent les retards accumulés dans sa mise en oeuvre. La législation prévoit notamment une réduction de 70 % des rejets industriels de polluants éternels dans les eaux françaises d’ici 2028, ainsi que l’interdiction de certains usages dans les vêtements, les cosmétiques et les farts pour skis depuis le 1er janvier 2026.

Pourtant, l’une des dispositions les plus attendues — une redevance fondée sur le principe pollueur-payeur — n’a toujours pas été mise en oeuvre. Plus d’un an après la promulgation du texte, le gouvernement a même décidé, au printemps 2026, de repousser de six mois supplémentaires la publication des décrets d’application de cette mesure, cruciale pour financer la dépollution des territoires contaminés. Cette temporisation illustre, aux yeux des requérants, une approche qui continue de privilégier les intérêts économiques au détriment de la santé publique.

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Des dommages et intérêts réclamés pour préjudice d’anxiété

Au-delà de l’injonction à agir, la procédure vise également la reconnaissance du préjudice subi par les populations exposées. Les six particuliers joints à l’action, originaires du Haut-Rhin et de Haute-Savoie, réclament 10.000 euros de dommages et intérêts chacun pour « préjudice d’anxiété », ainsi que 1.000 euros supplémentaires pour préjudice moral. Symbolique dans son montant, cette demande de réparation vise surtout à établir un précédent juridique : reconnaître que l’exposition aux polluants éternels engendre une souffrance psychologique légitime, celle de populations contraintes de vivre dans l’incertitude permanente quant aux effets sanitaires d’une contamination dont elles n’ont pas choisi d’être victimes.

Les associations exigent par ailleurs que l’État organise « la prise en charge des coûts environnementaux et sanitaires » liés à cette pollution. Selon les estimations du collectif Forever Pollution Project, ces coûts pourraient osciller entre 14,3 et 245,3 milliards d’euros sur vingt ans pour les seuls impacts environnementaux, auxquels s’ajouteraient entre 39 et 54 milliards d’euros de coûts sanitaires d’ici 2050.

Une mobilisation internationale croissante

Cette action judiciaire française s’inscrit dans un mouvement international de résistance aux PFAS. Une semaine avant la saisine du tribunal, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU avait nommé cinq rapporteurs spéciaux chargés d’évaluer la réponse des autorités françaises à la pollution constatée dans la vallée de la chimie lyonnaise — signe que la communauté internationale observe désormais avec attention la manière dont Paris gère ce dossier.

Le caractère transfrontalier des polluants éternels et leur persistance environnementale appellent une coordination inédite entre tous les niveaux de gouvernance, du local au global. L’issue de cette procédure pourrait forger une jurisprudence déterminante, non seulement pour la France, mais pour l’ensemble des pays aux prises avec cette contamination de masse — et interroger, plus fondamentalement, la capacité des États à intégrer les données scientifiques dans leurs politiques publiques face aux intérêts industriels.

« Cette action doit permettre un vrai débat public sur le rôle de l’État face aux pollutions », espère Jérémie Suissa, délégué général de Notre Affaire à Tous. Un débat d’autant plus urgent que les molécules chimiques ne connaissent ni frontières ni délais de prescription.

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Journaliste de formation, Anton écrit des articles sur le changement climatique, la pollution, les énergies, les transports, ainsi que sur les animaux et la...

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