Nutri-score : comment les intérêts privés ont-ils freiné sa généralisation ?
Le Nutri-Score devait rendre la valeur nutritionnelle des produits alimentaires immédiatement lisible et pousser les fabricants à améliorer leurs recettes. Près de dix ans après sa reconnaissance officielle, le logo est massivement connu, abondamment étudié et pourtant toujours facultatif.

Dans une nouvelle étude, la Fondation Jean-Jaurès éclaire ce paradoxe : selon ses auteurs, l’échec de sa généralisation ne tient pas à une réfutation scientifique du dispositif, mais à une combinaison autrement plus efficace de lobbying, de temporisation politique, de controverses entretenues et d’intérêts économiques organisés.
Le Nutri-score a été fragilisé dès l’origine par le volontariat
Le Nutri-score est certes présent dans les rayons, connu des consommateurs et utilisé pour comparer les produits. Mais si en dix ans d’existence, il n’a pas atteint la portée qu’il aurait dû atteindre, c’est que sa transformation en règle commune et obligatoire s’est enlisée. L’un des épisodes les plus révélateurs a eu lieu le 4 décembre 2025 : un amendement visant à rendre le dispositif obligatoire a été rejeté à l’Assemblée nationale par 120 voix contre 117, avec seulement trois voix d’écart.
La première faiblesse du Nutri-score est presque banale : il n’a jamais été imposé à tous. Lorsque le logo est officiellement reconnu par l’arrêté du 31 octobre 2017, les industriels restent libres de l’apposer ou non. Le dispositif permet pourtant de résumer sous une forme immédiatement compréhensible les informations nutritionnelles déjà disponibles au dos de l’emballage. Il classe les aliments de A à E selon leur composition pour 100 grammes ou 100 millilitres, en intégrant notamment énergie, sucres, acides gras saturés, sel, fibres, protéines, fruits, légumes et légumineuses.
Cette liberté d’affichage contient une contradiction majeure. Une marque dont les produits bénéficient d’une bonne note a tout intérêt à l’afficher. Une autre peut s’en dispenser. Le consommateur se retrouve donc face à une information nutritionnelle dont la disponibilité dépend, en partie, de celui qu’elle est censée évaluer. En 2026, d’après les données NielsenIQ reproduites dans l’étude de la Fondation Jean-Jaurès, 41,3 % de l’offre alimentaire affiche le Nutri-score, contre 38,7 % en 2024 et 40,3 % en 2025. La progression existe, mais une majorité des références reste hors du dispositif.
Le contraste avec son appropriation par le public est spectaculaire. Les données Kantar citées dans l’étude mesuraient en 2024 une notoriété de 97 %. Plus récemment, 71 % des personnes connaissant le logo se déclaraient favorables à sa généralisation, selon les chiffres NielsenIQ repris par les auteurs. Le problème n’est donc pas celui d’un outil qui n’aurait jamais trouvé son public. Il est celui d’une règle restée incomplète.
L’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn revient très directement sur ce choix de 2017. Le gouvernement avait alors préféré procéder progressivement, afin que les entreprises commencent à utiliser le logo et que les consommateurs se l’approprient. Avec le recul, elle en pointe la faiblesse : « Quand on laisse du temps au temps, on laisse aussi du temps aux opposants pour s’organiser », explique-t-elle dans l’étude de la Fondation Jean-Jaurès.
Nutri-score : la bataille s’est déplacée de la science vers le doute
La deuxième leçon de l’étude est plus dérangeante : pour empêcher une mesure de santé publique, il n’est pas indispensable de démontrer qu’elle ne fonctionne pas. Il peut être beaucoup plus efficace de convaincre les décideurs qu’il subsiste suffisamment de questions pour qu’il soit raisonnable d’attendre. Sur le Nutri-score, les auteurs estiment que la bataille scientifique est pourtant largement tranchée. Le rapport évoque un corpus de plus de 150 publications et rappelle que les études menées dans plusieurs pays ont testé aussi bien le système que la capacité des consommateurs à comprendre le logo. Dans douze pays européens, les travaux de compréhension cités ont porté sur plus de 12.000 personnes, auxquels s’ajoutent plus de 6.000 participants dans six pays d’autres régions du monde.
Le rapport s’appuie surtout sur une étude publiée en 2023 dans BMJ Global Health, particulièrement intéressante pour comprendre cette controverse. Sur 134 articles scientifiques analysant l’efficacité du Nutri-Score, 111, soit 83 %, concluaient favorablement. Vingt-trois aboutissaient à des résultats non favorables. Or, les conflits d’intérêts déclarés ou financements provenant de l’industrie alimentaire étaient présents dans 39,1 % des publications défavorables, contre 1,8 % des publications favorables. Les auteurs du travail calculaient une probabilité 21 fois supérieure de trouver un résultat défavorable lorsqu’un tel lien était déclaré.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un financement industriel invalide automatiquement un travail scientifique. En revanche, l’écart est suffisamment marqué pour constituer un signal sur les conditions de production de la controverse. La Fondation Jean-Jaurès y voit l’une des manifestations d’une « fabrique du doute » : non pas forcément nier frontalement la recherche existante, mais entretenir l’idée que le dossier reste contesté.
Derrière une alimentation plus saine, des intérêts économiques qui dépassent l’agroalimentaire
La résistance devient d’autant plus compréhensible que le Nutri-score ne se contente pas d’informer – il peut modifier les ventes. Surtout, il crée une pression concurrentielle sur les recettes. Entre deux céréales, deux pizzas ou deux plats préparés, une différence de couleur devient visible en une fraction de seconde. L’entreprise moins bien classée peut alors reformuler son produit pour réduire le sucre, le sel ou certaines graisses. C’est l’un des deux objectifs revendiqués dès l’origine par les concepteurs du système.
Les données réunies dans le rapport montrent que ce mécanisme n’est pas théorique. Une enquête citée par les auteurs rapporte que 96 % des industriels interrogés déclarent avoir engagé des démarches de reformulation, qui concerneraient près de 60 % de leurs produits. Une analyse de l’UFC-Que Choisir, également reprise dans l’étude, constatait qu’en sept ans la part de références classées A, B ou C était passée de 25 à 49 % pour les barres céréalières, de 8 à 38 % pour les céréales du petit déjeuner et de 40 à 62 % pour les pains spéciaux et biscottes. Ces données ne suffisent pas à attribuer chaque amélioration au seul Nutri-score, mais elles illustrent l’enjeu commercial créé par un affichage visible.
Les intérêts privés ont su convaincre le législateur que rendre le Nutri-score obligatoire serait une mauvaise idée
S’agissant de la réticence des industriels vis-à-vis du Nutri-score, le paradoxe est d’autant plus fort que l’enjeu sanitaire, lui, est massif. Le rapport rappelle que 5,3 millions de personnes sont concernées en France par les maladies cardiovasculaires, 4,1 millions par le diabète et que 17 % des adultes sont obèses. Il cite par ailleurs une estimation de la FAO évaluant à 177,5 milliards d’euros les coûts cachés du système alimentaire français, dont 134,3 milliards associés aux maladies chroniques liées à l’alimentation.
Le Nutri-score met ainsi en lumière une asymétrie classique des politiques de prévention. Les coûts d’une règle sont identifiables immédiatement : telle entreprise doit revoir un emballage, telle recette risque une mauvaise note, tel secteur publicitaire redoute une perte de revenus. Les bénéfices, eux, sont distribués dans toute la population, difficiles à individualiser et apparaissent sur plusieurs années. L’étude de la Fondation Jean-Jaurès soutient que c’est précisément dans cet écart que les intérêts privés ont trouvé leur principal avantage.
Le dossier n’est d’ailleurs pas clos. Une proposition de loi visant à rendre l’affichage du Nutri-score obligatoire sur les produits alimentaires et les supports publicitaires a été déposée par Sandrine Runel et plusieurs de ses collègues le 27 mars 2026. Le débat revient donc au point que dix années de controverses n’ont jamais véritablement tranché : non pas savoir si le consommateur peut tirer parti du Nutri-score, mais décider si l’intérêt collectif justifie d’imposer cette transparence à tous les fabricants.
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