Interview : « Le besoin en énergies fossiles devrait être durable »

Rédigé par Stephen Boucher, le 17 Apr 2015, à 18 h 47 min

consoGlobe a rencontré Jérôme Ferrier, président de l’Union Internationale du Gaz, à quelques jours de la tenue de son congrès qui réunit tous les trois ans toute la communauté internationale du gaz naturel : 91 pays du monde producteurs et consommateurs.

Interview de Jérôme Ferrier, président de l’Union Internationale du Gaz, 9 avril 2015

La conférence se tiendra exceptionnellement cette année à Paris, du 1er au 5 juin, l’occasion de faire un point sur cette source d’énergie si présente au quotidien, à quelques mois des négociations internationales sur le climat, également à Paris.

consoGlobe – Le Congrès Mondial du Gaz se tient tous les trois ans. De quoi les professionnels du gaz y parleront-ils cette année ?

Le slogan de ce 26ème congrès mondial du gaz est « growing together towards a friendly planet » – croître ensemble vers une planète durable. A six mois de la COP21, la négociation climat mondiale, c’est une formidable opportunité pour faire valoir, ce qu’admet la grande majorité des ONGs, qu’il y a nécessité d’avoir une énergie fossile, et la plus acceptable, c’est la moins polluante : le gaz naturel. Le gaz naturel émet le moins de CO2 et est un complément naturel des énergies renouvelables.

Comment se traduit ce slogan et cet agenda dans la pratique ?

Nous sommes profondément convaincus que la transition énergétique et notre futur dépendent d’une réduction massive de la consommation de charbon. Ce qu’on constate en Europe, c’est la réapparition du charbon dans la production électrique, qui est néfaste à l’objectif de réduction des émissions de CO2, tandis qu’aux Etats-Unis, le charbon est chassé par le développement du gaz de schiste.

Et de l’autre côté de la planète, la Chine, grand pays charbonnier, étouffe de sa consommation massive de charbon – environ 68 % de son mix électrique – et vient donc d’adopter pour la première un objectif de réduction de la part du charbon, de 68 % à 65 % dans son prochain plan quinquennal. Ça peut paraître modeste, mais -3 % sur une consommation croissante, et des directives fortes, comme plus de centrales à proximité des principaux pôles urbains, qui doivent passer au gaz, c’est un signal fort.

© Alexandre Sargos

© Alexandre Sargos

En revanche, vous avez en Europe des États qui laissent les émissions de CO2 augmenter de nouveau du fait de la consommation accrue de charbon. Il faut donc que les citoyens en prennent conscience pour peser sur les décisions. Il suffirait de mettre une taxe sur le carbone pour faire que ces consommations [de charbon] se réduisent.

Le mouvement de désinvestissement dans les énergies fossiles souligne que notre budget carbone global nous contraindra à laisser une grande partie de nos ressources fossiles dans le sol. Le Guardian en Grande-Bretagne mène une campagne « Gardez-les dans le sol » pour encourager de grands fonds américains à sortir leurs fonds des investissements dans les énergies fossiles. D’autres, comme Chris Smith, l’ancien patron de l’Agence britannique de l’environnement, estiment qu’on doit dans cette optique utiliser le gaz pour s’affranchir d’abord du pétrole et du charbon. Est-ce que l’industrie du gaz aussi se pose ces questions, allez-vous en débattre au congrès ?

Il y a deux éléments dans votre question. Tout d’abord, faudra-t-il laisser une partie des réserves fossiles non exploitées à l’intérieur du sol parce que nous aurons atteint un tel quota d’émissions de CO2 que nous devrons cesser l’exploitation de certaines d’entre elles ? Nous, pays occidentaux, avons atteint un niveau de développement grâce à la consommation des énergies fossiles. Vous ne pourrez pas contraindre les pays émergents de cesser d’aspirer à une croissance économique, qui elle-même ne pourra se faire qu’assise sur une croissance énergétique. Les énergies renouvelables ne sont pas suffisantes du fait du développement très rapide de ces pays.

L’Agence Internationale de l’Energie (AIE) prévoit à l’horizon 2040, même avec une réduction du rythme de croissance de la demande énergétique, une augmentation significative des énergies renouvelables, mais également de la part du gaz, qui sera en forte croissance, contrairement au charbon et au pétrole. Le gaz sera donc devant le charbon et derrière le pétrole dans la matrice énergétique. Donc on va continuer à tirer sur nos réserves. Il y a encore 800 années de réserve de charbon, vous avez environ 130 années de gaz naturel conventionnel (le non conventionnel viendrait en plus), et 70 années de réserve de pétrole.

© Ricardo Ribas

© Ricardo Ribas

Donc vous me dites qu’aujourd’hui l’industrie gazière n’estime pas qu’il y a un horizon au-delà duquel le gaz naturel devra rester sous terre ?

Si, probablement, sûrement. Je l’espère en ce qui concerne le charbon, il y aura une part qui devra rester dans le sol. On est aussi obnubilé par le réchauffement climatique, mais il y a aussi les NOx et SOx, très néfastes. Ce sera peut-être aussi le cas pour le gaz naturel.

Mais le deuxième aspect de votre question, c’est la capacité de remettre en terre, de capturer et séquestrer le CO2 que vous n’avez pas pu empêcher d’être émis. Le grand enjeu des 15 prochaines années, ça va être la capacité de stocker et d’enfouir, et peut-être un jour de traiter ces quantités de CO2. Ce n’est pas un problème technique, on sait enfouir. C’est un enjeu économique et on en revient à la valorisation de la tonne de C02.

Mais du point de vue de l’atmosphère, une molécule de CO2 est une molécule de CO2, quelle qu’en soit l’origine. Ce débat émerge du fait des décisions de fonds d’investissement. Comment l’industrie gazière s’en saisit-elle ?

Ce que je voudrais faire passer comme message, c’est qu’on ait à l’esprit que la transition énergétique va durer très longtemps. Le besoin en énergie fossile va être durable. Il n’y a pas d’équation satisfaisante au niveau mondial. L’équation : énergies renouvelables + nucléaire + fossiles doit répondre au besoin énergétique mondial, qui va être sous-tendu par les besoins très élevés des zones émergentes.

© Laurent Gueneau

© Laurent Gueneau

La Chine, l’Inde, les pays du Moyen-Orient et les pays d’Afrique ne vont pas se satisfaire de contraintes qu’on pourrait leur opposer sous prétexte que l’on doit réduire leurs émissions. L’enjeu politique va finir par s’imposer. Donc les énergies fossiles vont rester durablement dans le dispositif énergétique.

L’image du gaz est malheureusement associée à celle du pétrole. On parle du torchage de gaz, en oubliant qu’il s’agit de l’exploitation de gisements de pétrole. Mais le gaz si elle est la moins polluante des énergies fossiles, produit du CO2, même si on en produit deux fois moins que le charbon. Il y a aussi les fuites de méthane dans l’atmosphère que nous devons réduire. Les grandes compagnies prennent des engagements vis-à-vis de la communauté internationale, avec un point d’étape à la COP21.

On parle beaucoup moins du gaz de schiste aujourd’hui. Après l’enthousiasme initial, n’est-on pas en train de se rendre compte qu’il s’agissait d’un feu de paille médiatique ? Un haut fonctionnaire européen disait même il y a quelques jours « les réseaux électriques intelligents pourraient faire pour l’Europe ce que le gaz de schiste a fait pour les Etats-Unis ».

Les Etats Unis, c’est une réussite, mais probablement difficile à répliquer. En Europe, laissons du temps au temps dans les pays qui ont décidé de le développer, la Pologne, le Danemark, le Royaume-Uni. En Allemagne, la chancelière Merkel a évoqué le thème des gaz de schiste, ce qui est intéressant, c’est un pays pourtant où le rôle des Verts est très influent.

© Gilles Crampes

© Gilles Crampes

Notre conviction c’est que c’est dommage de ne pas se donner les moyens d’aller voir. Parce que si vraiment on a les richesses que certains imaginent aujourd’hui, s’il se confirme qu’elles sont là, les enjeux économiques sont tels que les compagnies se donneront les moyens de le faire dans un cadre rigide beaucoup plus que ça n’est le cas aux Etats Unis. Ne pas se donner la possibilité d’aller voir c’est ne pas se donner la possibilité d’aller chercher. Mais l’avenir du gaz naturel ne repose pas sur les gaz de schiste. Les réserves de gaz conventionnel sont largement suffisantes pour faire face aux besoins à venir.

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Actuellement Directeur général de consoGlobe et plus spécifiquement Directeur de la rédaction, Stephen Boucher est anciennement directeur de programme à...

4 commentaires Donnez votre avis
  1. http://www.mondialisation.ca/etats-unis-importante-bataille-contre-lexploitation-des-gaz-de-schiste-par-fracturation-hydraulique/5323322

    et il y en a d’autres – cherchez et vous trouverez

    vous pouvez voir également les manifestations en Algérie, sur El Watan
    tant pis pour fafa

  2. “aux états unis le charbon est chassé par l’exploitation du gaz de schiste”

    c’est une plaisanterie !! de plus attention au combat indiens Mohawks – c’est leur terre qui est en péril

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