Derrière les laboratoires, le trafic mondial des macaques explose
Classés « en danger » par l’Union internationale pour la conservation de la nature, les macaques à longue queue d’Asie du Sud-Est continuent pourtant d’alimenter un vaste commerce destiné aux laboratoires biomédicaux mondiaux.

Malgré des enquêtes, des arrestations et des alertes répétées des autorités internationales, les réseaux de capture et de blanchiment d’animaux sauvages persistent entre le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et le Vietnam.
Des macaques capturés en Thaïlande puis transférés vers le Cambodge et le Laos
Le trafic de macaques reste actif en Asie du Sud-Est, malgré des contrôles renforcés et les pressions exercées sur certains élevages. Le commerce de ces primates, principalement utilisés dans la recherche pharmaceutique et toxicologique, demeure extrêmement lucratif. La pandémie de Covid-19 a encore accentué la demande mondiale en singes destinés aux expérimentations médicales.
Selon plusieurs enquêtes publiées par Mongabay en 2025, des macaques sauvages continuent d’être capturés dans la nature avant d’être introduits illégalement dans des fermes d’élevage afin d’être déclarés comme animaux nés en captivité. Ce système permet ensuite leur exportation légale vers des laboratoires étrangers, notamment aux États-Unis, au Japon, en Chine ou en Europe. La Thaïlande est progressivement devenue un point névralgique du trafic régional. D’après une enquête de Mongabay(1) publiée en avril 2025, des braconniers capturent désormais des macaques dans des zones urbaines ou rurales thaïlandaises avant de les faire passer clandestinement au Laos ou au Cambodge via le Mékong. Les trafiquants utilisent des véhicules aménagés ou des sacs de transport dissimulés pour franchir les frontières.
Le phénomène a pris de l’ampleur après la décision de la Chine, en 2020, de suspendre ses exportations de singes de laboratoire afin de privilégier ses propres recherches vaccinales. Cette mesure a provoqué une explosion de la demande dans les pays voisins. Le Cambodge est alors devenu l’un des principaux fournisseurs mondiaux de macaques destinés à la recherche biomédicale.
Selon les données douanières citées par Mongabay dans cette enquête, le Cambodge a exporté plus de 170.000 macaques vivants entre 2019 et 2023. Le Vietnam en a exporté plus de 45 000 sur la même période. Certaines cargaisons atteignaient plusieurs millions de dollars. Des documents de transport consultés par le média indiquent que certains singes exportés depuis le Vietnam étaient vendus entre environ 1.000 et 9.200 euros par individu.
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Les laboratoires alimentent une industrie multimilliardaire des macaques
La recherche biomédicale reste le principal moteur économique de ce commerce. Les macaques à longue queue sont utilisés dans les essais de vaccins, les tests toxicologiques et les recherches pharmaceutiques. Les industriels du secteur défendent régulièrement l’utilisation de ces primates, estimant qu’ils restent indispensables au développement de nouveaux traitements.
Toutefois, plusieurs ONG et scientifiques dénoncent désormais un système opaque reposant sur le pillage des populations sauvages. Comme le relate Mongabay, les taux de reproduction affichés par certaines fermes cambodgiennes étaient jugés biologiquement improbables par les experts internationaux, laissant supposer l’introduction régulière d’animaux capturés dans la nature.
Le secrétariat de la Convention sur le commerce international des espèces menacées, la CITES, a d’ailleurs recommandé début 2025 la suspension du commerce des macaques cambodgiens tant que Phnom Penh ne fournirait pas de garanties suffisantes sur la traçabilité des animaux. Les experts de la CITES évoquaient explicitement des incohérences dans les données de reproduction des élevages.
Malgré cela, les États membres de la convention ont finalement refusé de suspendre les exportations cambodgiennes lors des discussions internationales de février 2025. Plusieurs pays importateurs, dont les États-Unis, le Japon, le Canada ou la Chine, ont plaidé pour le maintien du commerce en attendant des examens complémentaires.
Parallèlement, les autorités américaines avaient déjà engagé des poursuites judiciaires contre plusieurs responsables liés au commerce cambodgien de macaques, soupçonnés d’avoir participé à un système de blanchiment d’animaux sauvages.
Le saviez-vous ?
Plus de 170.000 macaques vivants ont été exportés par le Cambodge entre 2019 et 2023 pour alimenter principalement la recherche biomédicale internationale.

Le Laos et le Vietnam également soupçonnés de blanchiment de macaques
Le Cambodge n’est plus le seul pays sous surveillance. Dans cette même enquête, Mongabay révélait également des incohérences majeures dans les statistiques officielles du Laos. Bien que le pays ait officiellement interdit certains prélèvements, des experts soupçonnent la poursuite d’activités illégales. Le Laos a ainsi revu brutalement à la hausse ses estimations de populations sauvages de macaques. Alors que les précédentes évaluations évoquaient seulement 300 à 500 individus dans la nature jusqu’en 2022, un rapport officiel transmis à la CITES en 2025 affirme désormais que plus de 30.000 macaques seraient présents dans le pays. Cette réévaluation spectaculaire suscite de fortes réserves parmi les spécialistes. Plusieurs observateurs craignent qu’elle serve à justifier la légalisation future de nouvelles captures.
Le Vietnam fait également l’objet de soupçons croissants. Des rapports mentionnent l’apparition de nouvelles installations d’élevage sans documentation claire ni autorisation transparente. Selon les enquêteurs, ces structures pourraient servir à intégrer des animaux sauvages dans les filières légales d’exportation. Les inquiétudes portent aussi sur les risques sanitaires. Des ONG rappellent que le transport international de macaques capturés dans la nature peut favoriser la transmission de maladies zoonotiques. Certains scientifiques alertent également sur le fait que l’utilisation d’animaux sauvages peut fausser les résultats scientifiques des recherches biomédicales.
Une espèce de macaques désormais classée « en danger »
Le macaque à longue queue, ou Macaca fascicularis, est aujourd’hui considéré comme une espèce menacée d’extinction par l’UICN. L’organisation avait déjà reclassé l’espèce de « vulnérable » à « en danger » en 2022. En octobre 2025, l’UICN a confirmé le maintien de ce statut malgré les pressions exercées par certains groupes liés à l’industrie biomédicale. Les experts estiment que les populations mondiales ont chuté de 50 à 70 % au cours des trente dernières années.
Selon l’évaluation scientifique relayée par l’Animal Welfare Institute, les principales causes de ce déclin sont la destruction des habitats et surtout l’exploitation massive liée au commerce international. Les chercheurs rappellent que certaines populations ont déjà disparu localement dans plusieurs régions d’Asie du Sud-Est. Les prélèvements intensifs, le braconnage et les conflits avec les humains aggravent encore la situation.
L’espèce souffre également d’une image trompeuse. En Asie du Sud-Est, les macaques sont perçus comme abondants car visibles dans les villes touristiques ou les temples. Pourtant, cette concentration locale masque un effondrement progressif des populations sauvages dans de nombreuses zones forestières.
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