Virus des crevettes : ce pathogène marin pourrait provoquer une grave infection de l’oeil humain
Un virus jusqu’ici connu pour toucher les crevettes, les poissons et autres animaux aquatiques, inquiète désormais les chercheurs après avoir été associé à une maladie oculaire chronique chez l’humain.

Détecté chez des patients souffrant d’une inflammation sévère de l’oeil en Chine, ce virus pourrait représenter le premier exemple documenté d’un agent pathogène marin provoquant une affection oculaire persistante chez l’être humain.
Un virus des crevettes capable d’infecter l’oeil humain
Le virus en question, appelé « covert mortality nodavirus », ou CMNV, a fait l’objet d’une étude publiée fin mars 2026 dans la revue scientifique Nature Microbiology. Depuis plusieurs années, des ophtalmologues chinois observaient une hausse inhabituelle des cas d’une maladie baptisée « persistent ocular hypertension viral anterior uveitis » (POH-VAU), une forme d’uvéite virale associée à une pression très élevée dans l’oeil. Les patients présentaient des douleurs, une vision brouillée, des inflammations récurrentes ainsi qu’un risque important de glaucome et, dans certains cas, de cécité. Le CMNV avait été identifié pour la première fois en 2014 dans des élevages de crevettes en Chine. Il est connu pour provoquer une mortalité importante dans l’aquaculture asiatique. Jusqu’à présent, les autorités sanitaires considéraient toutefois qu’il ne représentait pas de menace pour l’humain.
Les chercheurs chinois ont analysé les tissus oculaires de 70 patients diagnostiqués entre janvier 2022 et avril 2025. Grâce à des microscopes électroniques et à des analyses génétiques, ils ont identifié dans les tissus infectés des particules virales mesurant environ 25 nanomètres, correspondant presque parfaitement au CMNV détecté chez les animaux marins. La séquence génétique retrouvée chez les patients présentait une correspondance de 98,96 % avec celle du virus animal.
Les scientifiques ont également démontré que le virus était capable de provoquer la maladie chez des souris de laboratoire. Les animaux infectés développaient à leur tour une forte pression intraoculaire et des lésions inflammatoires similaires à celles observées chez les patients humains. Ces expériences renforcent l’hypothèse du passage du virus de l’animal à l’humain. En plus, près des trois quarts des patients étudiés avaient manipulé des fruits de mer crus sans protection ou consommé des produits aquatiques crus avant l’apparition des symptômes.
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Comment le virus CMNV agit-il dans l’oeil humain ?
Le mécanisme d’action du CMNV intrigue particulièrement les chercheurs car il diffère des virus oculaires habituels, comme l’herpès ou le zona. Les patients atteints de POH-VAU étaient systématiquement négatifs à ces infections classiques, ce qui a poussé les scientifiques à rechercher un autre agent pathogène. Une fois introduit dans l’organisme, probablement par contact avec des animaux marins contaminés ou via des projections vers l’oeil, le virus semble cibler directement certaines structures oculaires. Les chercheurs ont identifié des lésions touchant la cornée, l’iris et parfois la rétine. L’infection entraîne une inflammation persistante de l’avant de l’oeil, appelée uvéite antérieure virale. Cette réaction inflammatoire provoque ensuite une augmentation importante de la pression intraoculaire. Or, une pression trop élevée peut endommager progressivement le nerf optique et favoriser l’apparition d’un glaucome irréversible.
D’après des observations cliniques réalisées à Taïwan, la maladie présente plusieurs signes caractéristiques : dépôts sur la cornée, atrophie de l’iris, douleurs et épisodes inflammatoires récurrents. Certains patients résistaient par ailleurs aux traitements antiviraux traditionnels. La majorité des patients avaient d’ailleurs entre 45 et 70 ans. Enfin, les chercheurs ont observé une corrélation entre les régions chinoises fortement impliquées dans l’aquaculture et l’augmentation des cas de POH-VAU.
À quel point cette maladie est-elle grave ?
Les spécialistes insistent sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une pandémie ni d’un virus se transmettant facilement entre humains. À ce stade, les cas identifiés restent limités et concentrés principalement en Chine. Cependant, les conséquences individuelles peuvent être lourdes. Toujours d’après cette étude, environ un tiers des patients atteints ont dû subir une chirurgie du glaucome afin de contrôler la pression dans l’oeil. Au moins un patient a perdu définitivement la vue.
Les chercheurs s’inquiètent surtout de la diffusion mondiale du CMNV dans les chaînes d’approvisionnement aquacoles. Le virus a déjà été détecté chez 49 espèces animales différentes, incluant poissons, crabes, mollusques et crevettes, sur plusieurs continents : Asie, Afrique, Europe, Amériques et même Antarctique.
Des prélèvements effectués sur 351 produits de la mer commercialisés dans six provinces chinoises ont montré des taux de positivité allant de 33 % à 62 %. Le contexte mondial alimente aussi les inquiétudes. La production mondiale de pêche et d’aquaculture atteignait 223 millions de tonnes en 2022. Dans certains pays d’Asie et d’Afrique, les produits aquatiques représentent plus de la moitié des apports en protéines animales.
Existe-t-il un traitement contre le CMNV ?
Il n’existe actuellement aucun traitement antiviral spécifique contre le CMNV chez l’humain. Les médecins traitent surtout les conséquences de l’infection afin de limiter les dégâts oculaires. Les patients reçoivent généralement des anti-inflammatoires, des médicaments destinés à réduire la pression intraoculaire et parfois des traitements antiviraux classiques, même si leur efficacité semble limitée contre ce nouveau virus. Dans les formes sévères, une intervention chirurgicale peut devenir nécessaire pour éviter une destruction du nerf optique.
Les chercheurs estiment toutefois que le risque peut être réduit grâce à plusieurs mesures simples. Le CMNV semble être sensible à la chaleur, ce qui signifie que la cuisson pourrait neutraliser le virus dans les aliments. En revanche, les professionnels manipulant des produits marins crus, notamment dans les élevages, les marchés ou l’industrie agroalimentaire, apparaissent particulièrement exposés.
Les scientifiques recommandent donc le port de gants lors de la manipulation de produits aquatiques crus et une meilleure surveillance sanitaire dans l’aquaculture. Pour l’instant, aucune autorité sanitaire internationale n’a émis d’alerte majeure concernant la consommation de produits de la mer cuits.
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