L’Allemagne bat des records pour les énergies renouvelables, la France l’ignore

La France semble s’en désintéresser, ou l’ignorer, mais l’Allemagne a battu plusieurs records en matière énergétique en 2015, qui restera comme l’année où les renouvelables ont dominé le système énergétique outre-Rhin pour la première fois de son Histoire, devenant de loin la première source énergétique. La question du charbon reste néanmoins épineuse.

L'Allemagne bat des records pour les énergies renouvelables, la France l'ignore

Selon une étude annuelle du think tank Agora Energiewende, les énergies renouvelables ont délivré plus d’électricité que toute autre source d’énergie : environ un tiers (32,5 %) de l’électricité consommée en Allemagne en 2015 a ainsi été fournie par le vent, le soleil, les rivières et la biomasse. Contre 27,3 % l’année précédente. Ce bond en avant de 5 % est historique.(1)

L’énergie éolienne est celle qui a contribué le plus à cette augmentation, le vent ayant accru sa contribution à la production électrique du pays de plus de 50 % sur l’année.

On atteint ainsi presque un tiers de la production électrique par les renouvelables, soit une nette accélération du rythme de progression, soulignant que l’Allemagne est activement engagée sur la voie de la transition énergétique, grâce à la progression des capacités de production des renouvelables, aidées par des conditions météorologiques très favorables en 2015, notamment pour le vent.

Plus d’électricité verte en Allemagne, plus d’électricité marron pour le reste de l’Europe

Dans un contexte dans lequel la production électrique a fortement cru (+3 %) malgré la fermeture de ses centrales nucléaires et où la demande est restée plutôt stable, les exportations d’électricité de l’Allemagne vers ses voisins européens ont augmenté de 50 %. Un électron sur dix produit en Allemagne a ainsi été vendu à l’étranger en 2015.

Revers de la médaille, l’évaluation annuelle de l’Agora Energiewende révèle donc que l’Allemagne exporte de plus en plus d’électricité issue du charbon, puisque celle-ci est rendue inutile au niveau national. Paradoxalement, ce surcroit de renouvelables n’a donc pas – encore – eu un impact positif sur les émissions de CO2 de l’Allemagne ni de l’Union européenne.

Les prix très faibles du charbon, ainsi que l’atonie du marché européen des émissions de carbone, rend la production électrique grâce au charbon très compétitive.  La tonne de CO2 plafonne aujourd’hui à 5 euros alors qu’on estime la valeur dissuasive entre 45 et 50 euros.

L’Energiewende : la transition énergétique allemande

L’Allemagne, suite à l’accident nucléaire de Fukushima, s’est engagée dans la voie de la sortie de l’énergie nucléaire. Cette décision, en apparence soudaine vue de l’extérieur, est le fruit de décennies de débats politiques internes intenses et bénéficie d’un large soutien domestique. Si la sortie du nucléaire est largement acceptée, c’est l’avenir du charbon qui pose débat.

Les grandes lignes de la transition énergétique furent tracées par le gouvernement en septembre 2010. Ses objectifs principaux sont :

  • Une réduction des gaz à effet de serre de 80 à 95 % d’ici 2050.
  • 60 % d’énergies renouvelables dans le mix énergétique d’ici 2050.
  • Une augmentation de l’efficacité énergétique de 50 % d’ici 2050.
  • Un investissement massif dans la R&D associée à ces efforts.

La France tire-t-elle les bons enseignements de l’expérience allemande ?

Étonnamment, ces données historiques, qui pourraient donner à réfléchir et alimenter le débat énergétique en France, n’ont eu qu’un écho médiatique très limité dans l’Hexagone, s’étonne Dimitri Pescia, responsable des programmes internationaux de l’Agora Energiewende : « ici, notre rapport a été beaucoup commenté. Le constat sur le déploiement des énergies renouvelables, c’est qu’il est inéluctable. En France, il y a eu un article du Figaro très neutre et quelques relais, mais ça n’a pas généré de débat. »

Mais le débat évolue des deux côtés du Rhin. « Après notre rapport, nous avons lancé un appel à un consensus sur la sortie du charbon : sans mesure complémentaire, l’Allemagne n’atteindra pas ses objectifs de décarbonisation : en plus du marché européen des émissions de carbone, il faut mettre en place des mesures nationales qui explicitement prévoiront une trajectoire de sortie du charbon sur le long terme. Ceci fait l’objet d’un très fort débat en Allemagne actuellement », explique encore Dimitri Pescia.

La priorité désormais pour la France, souligne Dimitri Pescia, après avoir fixé des objectifs de long terme de diversification de son mix électrique, est de définir des trajectoires concrètes : « On fixe des objectifs ambitieux, mais on manque de détail. On devrait toutefois en avoir plus dans les prochaines semaines la loi de programmation énergétique ».

Il contraste cette situation avec la vision de très long terme allemande. « On croit à la trajectoire de sortie des énergies fossiles et du nucléaire en Allemagne, y compris dans les entreprises, contrairement à la France. Mais on constate aussi que la perception de la transition énergétique allemande en France a évolué. Il y a deux ans, l’attitude dominante soulignée par les sondages était : ‘les Allemands ne vont jamais y arriver’. Aujourd’hui, on constate un examen plus réfléchi du modèle allemand en France ».(3)

Quel avenir pour le charbon en Allemagne ?

Le charbon en Allemagne est une question politique épineuse. Les enjeux économiques et sociaux sous-jacents sont extrêmement importants du fait de l’exploitation de mines de lignite dans les régions de la Ruhr et de la Lusace, en ancienne RDA, à cheval sur les Länder de Brandebourg et de Saxe.

« Avec notre appel à un consensus sur une trajectoire de sortie du charbon, on a crevé l’abcès, parce que les pouvoirs publics essaient d’éviter la question. On a forcé le Ministère de l’économie à s’en saisir, et le Ministre Sigmar Gabriel a repris la première mesure de notre plan : une table ronde pour parler de la sortie du charbon avec l’ensemble des parties prenantes », se félicite Dimitri Pescia.

La pression médiatique de la COP21 étant retombée, et à quelques mois de nouvelles élections fédérales, il est toutefois à craindre qu’en Allemagne aussi les enjeux énergétiques reviennent au second plan des débats politiques, craint l’Agora Energiewende.