Ours bruns : cinq États demandent d’assouplir leur protection dans l’Union européenne
La Roumanie et la Slovaquie, soutenues par trois autres pays, demandent à Bruxelles d’assouplir le statut de protection des ours bruns.

Ces deux pays, rejoints par la Croatie, la République tchèque et la Finlande, ont officiellement sollicité Bruxelles pour réduire le niveau de protection de l’espèce, actuellement classée « strictement protégée » depuis 1992 par la Directive Habitats.
Le précédent du loup : quand une dérogation devient la règle
Trois ans après le début de la crise des loups, l’Union européenne ne protège plus : elle gère par l’abattage. La Roumanie et la Slovaquie viennent de franchir une nouvelle ligne rouge en demandant l’assouplissement du statut des ours bruns, transformant en cascade réglementaire ce qui était présenté comme des dérogations exceptionnelles. Lundi 22 juin 2026, ces deux pays, rejoints par la Croatie, la République tchèque et la Finlande, ont officiellement sollicité Bruxelles pour réduire le niveau de protection de l’espèce, actuellement classée « strictement protégée » depuis 1992 par la Directive Habitats.
L’assouplissement du statut du loup en 2025 constitue le socle de l’offensive actuelle. En faisant passer le canidé de « strictement protégé » à « protégé », l’Union européenne a ouvert une brèche dans laquelle s’engouffrent aujourd’hui dix-sept États membres. Le reclassement a facilité les abattages légaux, transformant une mesure présentée comme ponctuelle en jurisprudence applicable à d’autres grands carnivores. Douze pays ont exprimé leur soutien à la démarche roumano-slovaque lors de la réunion des ministres de l’Agriculture à Luxembourg le 22 juin 2026, révélant une coalition bien plus large que les cinq initiateurs.
Une coalition de 17 pays qui redessine les frontières de la protection
Le mouvement ne se limite pas aux mammifères terrestres. En mai 2026, une dizaine de pays ont également réclamé des mesures pour limiter les populations de grands cormorans, accusés de menacer les stocks de poissons. La logique se répète : identifier une espèce, quantifier des dégâts économiques, puis demander un assouplissement réglementaire. Les organisations environnementales redoutent l’ouverture d’une « boîte de Pandore », expression employée pour qualifier cette stratégie de grignotage progressif des protections. Chaque victoire réglementaire renforce les arguments des suivants, installant une dynamique où la conservation devient négociable au cas par cas.
La rhétorique employée par les cinq initiateurs révèle une ambition. « En tant que prédateur sans ennemis naturels, cette espèce nécessite une gestion efficace », affirment la Roumanie et la Slovaquie dans leur demande officielle. Le vocabulaire glisse du registre de la conservation vers celui de la régulation démographique. Vladimír Vnuk, secrétaire d’État au ministère de l’Agriculture slovaque, enfonce le clou : « Pour les personnes dans les zones rurales, ce n’est plus une question de débat ; c’est une question de sécurité quotidienne : les familles oseront-elles encore se promener en forêt ? ».
Les chiffres avancés justifient cette escalade. La Roumanie recense 11.500 ours, soit près de trois fois le seuil de 4.000 individus qu’elle juge « optimal » pour concilier écologie et sécurité publique. La Slovaquie héberge environ 2.500 plantigrades, contre 800 selon ses propres critères de viabilité. Sari Essayah, ministre finlandaise de l’Agriculture, ajoute : « C’est très important pour la Finlande, car notre population d’ours atteint près de 2.600 individus. Nous devons recourir à la chasse préventive ».
Quant à la France, Paris n’a pris aucune position officielle sur le dossier, paralysé par des divergences internes entre ministères. Pourtant, avec 90 ours dans les Pyrénées, la France reste un acteur symbolique de la conservation de l’espèce en Europe occidentale. Son silence contraste avec l’activisme allemand : Berlin a déclaré soutenir une « dérogation ciblée » permettant à la Roumanie d’éliminer davantage d’individus. Pendant que l’Hexagone s’apprête à renforcer les tirs d’effarouchement, le reste de l’Europe bascule vers une logique d’abattage assumé.
Quand la « gestion efficace » devient synonyme d’élimination
La Roumanie a réinstallé le principe de chasse par quota en 2023, autorisant l’abattage de 480 ours. Un an plus tard, ce plafond grimpait à 900. La Slovaquie a annoncé une cible de 350 abattages pour 2025, provoquant la réaction d’un groupe transpartisan de députés européens qui accusent Bratislava de violer la Directive Habitats. Barna Tánczos, vice-Premier ministre roumain, balaie les critiques : « Ce ne sont pas les titres de films d’horreur ». Il évoque 14 morts et 150 blessés graves en Roumanie au cours des cinq dernières années, 4 décès et 64 blessures en Slovaquie sur la même période.
Les données économiques renforcent le tableau. Les réclamations en indemnisation pour dégâts causés par les grands carnivores ont explosé en Roumanie : de 150.000 euros en 2014 à 2,6 millions d’euros en 2025. En Slovaquie, l’augmentation est tout aussi spectaculaire, passant de 75.000 euros en 2020 à 550.000 euros en 2025. Entre 2024 et 2026, 1.806 animaux domestiques (chevaux, bovins, ovins, caprins, porcins) ont été tués par les grands carnivores en Roumanie. Les gouvernements se saisissent de ces pertes pour les transformer en arguments pour une révision globale du cadre réglementaire.

Ce que les organisations environnementales redoutent vraiment
Au-delà des chiffres d’attaques et de dégâts agricoles, les défenseurs de l’environnement pointent une fragilisation systémique. La Directive Habitats, adoptée en 1992, repose sur un principe : la protection stricte des espèces menacées, assortie de dérogations exceptionnelles et justifiées. Transformer ces exceptions en norme vide le texte de sa substance. Les 30.000 appels d’urgence signalant la présence d’ours en Roumanie sur cinq ans témoignent d’une cohabitation difficile, mais aussi d’une urbanisation croissante dans les zones forestières. Plutôt que d’adapter l’aménagement du territoire, les gouvernements choisissent d’ajuster les populations animales.
La stratégie de dérégulation progressive menace l’équilibre écosystémique européen. Chaque espèce retirée du statut de protection stricte affaiblit la cohérence globale du réseau Natura 2000. Les quotas d’abattage, présentés comme des outils de régulation, deviennent des instruments de réduction démographique massive. La question n’est plus de savoir si d’autres espèces suivront, mais lesquelles et à quel rythme. Les cormorans sont déjà dans le viseur. D’autres grands herbivores pourraient suivre si la logique économique l’emporte définitivement sur les impératifs de conservation.
L’Union européenne se trouve donc à un carrefour. Soit elle maintient l’architecture de la Directive Habitats en résistant aux pressions nationales, soit elle accepte une refonte qui transformerait la protection de la biodiversité en gestion confiée aux chasseurs. Le précédent du loup a montré que les dérogations deviennent rapidement la règle. Avec les ours, puis les cormorans, Bruxelles construit involontairement un modèle où la faune sauvage ne subsiste que tant qu’elle ne dérange pas l’économie rurale. Reste à savoir si les institutions européennes mesureront l’ampleur de ce basculement avant qu’il ne devienne irréversible.
Lire aussi
Les ours bruns s’adaptent pour échapper aux chasseurs
A lire absolument



























