COP21 sous tension : les dernières heures avant l’accord

Avant-hier, la société civile lançait un cri d’alerte au Bourget, face aux risques de plus en plus prononcés de voir la COP21 se solder par un accord au rabais. Un accord injuste, incapable de nous remettre sur une trajectoire de réchauffement en deçà du seuil de 1,5°C. Depuis hier, la tension monte au Bourget.

Rédigé par Stephen Boucher, le 11 Dec 2015, à 20 h 00 min

Chaque jour pendant la durée des négociations climat de la COP21, consoGlobe.com partage le compte-rendu quotidien du Réseau Action Climat France, que vous pouvez retrouver dans son intégralité, avec d’autres informations, sur le site macop21.fr.

En ces dernières heures fatidiques de discussions, les négociateurs peinent à tenir le rythme. Jeudi 10 décembre, avoir été repoussé de 13h à 15h puis de 15h à 19h, un nouveau texte est finalement paru à 21h. Il s’agit (peut être) de l’avant dernière version de l’Accord de Paris. Que peut-on dire de ce texte ?

Avant dernière version : les points clés sont toujours sur la sellette

A première lecture, ce brouillon d’accord présente une nette progression par rapport à la dernière version qui, lui, avait touché le fond. Mais la “progression” est en réalité uneprise de risque, un “coup de poker” de la part de la présidence française, qui intègre dans le texte une série d’éléments qui vont dans le bon sens pour le climat mais qui franchissent des « lignes rouges » des pays.

L’avantage : les États ont été poussés dans leurs retranchements et on les a obligés à se positionner pour ou contre l’ambition. L’inconvénient : les tractations entre pays pourraient changer les mots du texte, leur ordre, leur conjugaison…autant de détails qui n’en sont pas et qui pourraient diluer l’accord dans son ensemble. D’ailleurs, les négociations, qui ont duré toute la nuit, se sont largement durcies : chaque État a vu une ou plusieurs de ses lignes rouges franchies.

Certains éléments clés ont progressé :

  • la question financière. Le brouillon propose un mécanisme financier très clair : les pays développés s’engageraient à se fixer des objectifs financiers périodiquement – avec comme plancher 100 milliards de dollars par an – ainsi qu’à communiquer en amont sur leurs futures contributions financières. Le texte invite également d’autres pays parmi les pays en développement à compléter ces efforts financiers de manière volontaire et à reconnaître la coopération financière sud-sud. Par ailleurs, le texte souligne l’importance de rééquilibrer les financements en faveur de l’adaptation et de prioriser les financements publics et les dons sur cet enjeu clé pour les pays les plus démunis. Ces éléments sont évidemment à renforcer.
  • la question de la différenciation. Elle insiste sur la responsabilité première des pays développés, tant sur l’atténuation, le pic des émissions que sur les questions financières. C’est un signal important envoyé aux pays en développement pour reconnaître la différenciation dans les efforts à fournir.

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Plus généralement, beaucoup de choix déterminants sont encore entre crochets et d’autres choix déterminants n’y figurent plus.

  • La question de la revue à la hausse des ambitions avant 2020 n’est pas dans le texte ! Telles qu’on peut les agréger aujourd’hui, les contributions des Etats nous placent sur une trajectoire de réchauffement proche de 3°C. Cette perspective, qui met la vie de centaines de millions de personnes en jeu, n’est pas acceptable car on voit déjà les impacts avec moins d’1 degré de réchauffement. Le brouillon de l’accord est donc un non-sens : les Etats seraient prêts à tout mettre en oeuvre pour stabiliser le réchauffement climatique bien en-deça de 2°C, voir 1.5°C, et pourtant ne sont pas prêts à commencer dès maintenant à renforcer leurs objectifs de réduction insuffisants…
  • Plus généralement, le mécanisme de l’ambition qui entrerait en vigueur après 2020 reste décousu, trop décousu pour garantir un renforcement systématique des engagements et dans les délais qui permettraient de rectifier le tir. A partir de 2020, le brouillon propose un cadre commun dans lequel tous les États re-publieraient des objectifs de réduction de gaz à effet tous les 5 ans et respecteraient le même calendrier. Tous les 5 ans, à partir de 2023, le brouillon prévoit un moment politique qui permettrait de faire un état des lieux pour informer et orienter les futurs engagements nationaux. En revanche, le texte n’est pas assez contraignant sur la nécessité de revoir à la hausse les engagements nationaux.
  • La décision pour éviter et compenser les pertes et dommages irréversibles – demande prioritaire des pays les plus touchés par la crise climatique –  se retrouve à l’état d’options dans le texte. Depuis plusieurs années déjà, c’est un point de crispation. Les États-Unis en font un point dur de la négociation : s’ils sont d’accord pour en parler, hors de question de laisser la porte ouverte à une quelconque forme de responsabilité juridique ou de compensation financière.
  • L’objectif de long terme quantifié, qui devait permettre de dire clairement à la communauté économique et financière que la fin des énergies fossiles est programmée pour 2050, a disparu. A sa place, on trouve une proposition pour en arriver à zéro émissions “nettes” de gaz à effet de serre net dans la 2ème moitié du siècle. Cet objectif proposé – a priori ambitieux car il signifierait une sortie des énergies fossiles en 2050 – peut aussi se révéler dangereux si les amoureux des énergies fossiles trouvent les moyens de capter le CO2 dans les sols.
  • La question des droits humains et de la sécurité alimentaire. Ces deux points sont clés pour éviter justement que des choix technologiques ou politiques dangereux soient faits ou financés au nom de “l’urgence climatique”. Or, droits humains et sécurité alimentaire se retrouvent dans le préambule du brouillon de l’accord qui qui n’a aucune valeur juridique forte et resteront lettre morte.
  • La grande question politique du jour ? Réintégrer ces éléments manquants et confirmer les avancées dans le brouillon. Se fait également sentir le une impulsion politique des Chefs d’États pour annoncer que les engagements actuels des États seront renforcés et financés avant l’entrée en vigueur en 2020. Parce que ces engagement sont inacceptables si on veut rester dans la limite d’un réchauffement de 1,5°C, demande clé des petits États insulaires en développement dont la survie est menacée. Dans ce texte, on voit que les pays développés sont obligés de se réengager de façon forte. Un certain nombre d’éléments essentiels liés l’adaptation et l’atténuation s’y trouvent aussi.

Dernières heures : les resserrages et arbitrages doivent permettre de conserver le coeur de l’accord et de monter en ambition

Les négociations qui se sont déroulés cette nuit et qui commencent aujourd’hui sont cruciales. La version finale du texte de l’Accord de Paris sera a priori publiée samedi matin, c’est en tout cas la volonté de la présidence française. Il est impératif que les éléments structurants de l’accord de Paris ne se retrouvent pas dilués dans les dernières tractations, et que les éléments manquants viennent compléter le tableau. Il faudra par ailleurs rester vigilant après la COP21 pour que les éléments de l’accord de Paris ne restent pas lettre morte et surtout pour s’assurer qu’ils serviront de plancher et non pas de plafond.

Indaba Nuit

Quelque soit l’accord final, nous savons déjà qu’il sera insuffisant pour enrayer la crise climatique. La lutte va devoir s’amplifier et devenir quotidienne. La transition écologique sera mise en oeuvre sur les territoires qui sont, pour la plupart, en avance sur leurs États nationaux trop frileux ; elle sera appliquée concrètement par les citoyens qui sont de plus en plus nombreux à investir, épargner, manger, se déplacer, construire et se chauffer autrement.

Elle sera au coeur des luttes de résistance contre les projets climaticides qui polluent les territoires partout dans le monde, y compris en France. Elle sera au coeur des efforts pour réorienter les investissements publics et privés afin de financer la transition écologique. Elle sera au coeur du dialogue social pour s’assurer que la transition est encadrée et accompagne les travailleurs dans la reconversion et la formation professionnelle. L’état d’urgence climatique est plus que jamais présent.

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Actuellement Directeur général de consoGlobe et plus spécifiquement Directeur de la rédaction, Stephen Boucher est anciennement directeur de programme à...

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