Transparence alimentaire : les grandes marques lâchent le Nutri-Score

Pour la première fois depuis 2017, le Nutri-Score recule, passant de 64% à 63% de parts de marché. Ce repli révèle le désengagement de marques nationales comme Danone et Kellogg’s, créant une asymétrie d’information préoccupante pour la prévention des maladies chroniques.

Rédigé par , le 18 Jun 2026, à 11 h 26 min
Transparence alimentaire : les grandes marques lâchent le Nutri-Score
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Alors que l’étiquetage nutritionnel devait devenir un repère universel pour les consommateurs, plusieurs grands groupes retirent discrètement le Nutri-Score de produits dont la note s’est dégradée. Une stratégie qui fragilise la lisibilité de l’information alimentaire et risque de réduire l’efficacité d’un outil reconnu dans la lutte contre l’obésité, le diabète et les maladies cardiovasculaires.

Quand les marques abandonnent la transparence nutritionnelle

Selon le dernier rapport annuel publié par l’Observatoire de l’alimentation (Oqali), la part de marché des produits affichant le Nutri-Score est passée de 64 % en 2024 à 63 % en 2025. Un recul apparemment modeste, mais qui masque une tendance plus inquiétante : le désengagement massif de poids lourds de l’agroalimentaire, précisément là où l’information nutritionnelle serait la plus utile.

Le paradoxe est saisissant. Alors que 85 nouvelles entreprises ont rejoint le dispositif entre juin 2024 et juin 2025, portant le total à 1.462 sociétés engagées, le volume global de produits étiquetés régresse pour la première fois. L’explication tient en quelques départs stratégiques : Danone, Kellogg’s et d’autres géants ont fait marche arrière sur certaines gammes, neutralisant l’effet des centaines de petits acteurs nouvellement adhérents. Les marques de distributeurs, elles, maintiennent un engagement quasi total (99 à 100 %), mais ne pèsent que 32 points sur les 63 % de parts de marché totales. Les marques nationales, qui représentent 20 % des volumes engagés, voient leur taux d’adhésion chuter de 39 % à 37 % en un an.

Danone, Kellogg’s : pourquoi les géants de l’agroalimentaire se désengagent

En juin 2024, Danone a choisi de ne plus apposer le Nutri-Score sur certains yaourts. Kellogg’s a discrètement retiré l’étiquetage de plusieurs céréales après la mise à jour de l’algorithme en mars 2025, qui pénalise davantage les produits trop sucrés ou trop salés. Lactalis, de son côté, n’a jamais franchi le pas. Ces retraits ne relèvent pas du hasard : ils interviennent précisément lorsque le nouveau calcul dégrade la note affichée. L’algorithme révisé valorise désormais les fibres, les protéines végétales et pénalise plus sévèrement le sucre et le sel. Résultat : certains produits phares basculent du vert au orange, voire au rouge. Plutôt que d’accepter cette dégradation visuelle, les industriels préfèrent l’opacité.

L’Oqali a identifié 20 secteurs sur 29 où les marques nationales ont réduit leur engagement entre 2024 et 2025. Les céréales du petit-déjeuner enregistrent le recul le plus spectaculaire avec une chute de 6 points de parts de marché des marques nationales engagées, suivies des produits laitiers et desserts frais (également moins 6 points). À l’échelle globale, cela se traduit par une baisse de 4 points pour les céréales et 3 points pour les produits laitiers. Paradoxalement, ces catégories affichent encore des taux d’engagement globaux élevés (93 % pour les céréales, 81 % pour les produits laitiers), grâce à la domination des marques de distributeurs. Mais pour le consommateur qui choisit une marque nationale, l’information nutritionnelle s’évapore progressivement.

Ce phénomène crée une fracture invisible. Les patients diabétiques, hypertendus ou en surpoids, souvent conseillés par leur médecin de privilégier des aliments bien notés au Nutri-Score, se retrouvent dans une impasse cognitive : comment comparer un yaourt Danone sans étiquetage et une marque distributeur notée C ? L’absence d’information ne signifie pas neutralité : elle empêche le choix éclairé. Or, selon l’Oqali, le retrait du Nutri-Score par des entreprises occupant une place importante sur leur marché peut avoir des conséquences visibles sur le déploiement global du dispositif. En d’autres termes, les géants influencent les habitudes de consommation bien au-delà de leur seule part de marché.

Marques nationales vs marques de distributeurs : une inégalité d’information

Les marques de distributeurs jouent le jeu à 100 %, affichant systématiquement leur notation, qu’elle soit favorable ou non. Les enseignes à dominante marques propres maintiennent un engagement de 70 %, les distributeurs spécialisés de 65 %. Les circuits bio ont même progressé de 1 % à 11 % en un an. Mais les marques nationales, qui bénéficient d’une notoriété et d’une confiance historiques, peuvent se permettre le silence. Résultat : deux univers de consommation se dessinent. D’un côté, un secteur transparent où le patient peut comparer et choisir. De l’autre, une zone grise où les industriels contrôlent l’accès à l’information nutritionnelle. Pour un consommateur non averti, l’absence d’étiquetage peut même être interprétée comme un gage de qualité, alors qu’elle masque souvent une composition défavorable.

C’est prouvé : grâce au Nutri-Score, on achète plus sain !

Les enjeux dépassent largement le marketing. Le Nutri-Score constitue un outil de prévention sanitaire dont l’efficacité repose sur sa généralisation. Plusieurs études ont montré que son utilisation favorise des achats alimentaires plus sains, notamment chez les populations à faible niveau d’éducation nutritionnelle. Or, les catégories concernées par le désengagement (céréales sucrées, desserts lactés) sont précisément celles consommées au quotidien, souvent dès l’enfance. Leur retrait du dispositif prive les familles d’un repère simple pour limiter l’exposition au sucre et au sel, deux facteurs majeurs d’obésité, de diabète de type 2 et d’hypertension artérielle. Le Pr Serge Hercberg, père du Nutri-Score, avait alerté dès mai 2025 sur ces départs discrets, soulignant leur effet démobilisateur sur l’ensemble du système.

Les données de l’Oqali, basées sur les achats de plus de 20.000 ménages et près de 19 millions d’actes d’achat, montrent que les secteurs les plus transparents (plats cuisinés surgelés à 88 %, produits traiteurs frais à 85 %, conserves de fruits à 92 %) ne souffrent pas commercialement de cette exposition. Au contraire, ils bénéficient d’une confiance accrue. Imposer le Nutri-Score pourrait niveler le terrain, empêcher les stratégies d’évitement et redonner aux professionnels de santé un outil fiable pour leurs recommandations. Sans cela, le dispositif risque de devenir une coquille vide, où seuls les bons élèves s’affichent, tandis que les produits les plus problématiques disparaissent dans l’angle mort de la prévention.

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Journaliste de formation, Anton écrit des articles sur le changement climatique, la pollution, les énergies, les transports, ainsi que sur les animaux et la...

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