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Beauté

Le savon d’Alep dans la tourmente de la guerre civile syrienne

Le commerce du savon d’Alep est menacé par la guerre en Syrie, encore plus depuis la récente offensive du régime sur la ville. De moins en moins d’entreprises françaises réussissent à en importer. Les stocks disponibles s’épuisent. Dès lors, certaines enseignes françaises ont décidé de le fabriquer directement en France. D’autres s’y refusent et continuent de tenter de faire vivre la production aleppine.

  • Pierre Bafoil
  • 10 février 2016

« Malgré la guerre, les gens travaillent toujours en Syrie », explique Didier Chehadeh. Propriétaire d’une savonnerie à Alep, il dû fuir la Syrie en 2012, pour s’installer en France. Depuis, il a ouvert une boutique à Strasbourg : L’Âme du Savon d’Alep et a toujours des contacts dans sa ville natale.

Depuis cinq ans, un des artisanats ancestraux de la deuxième ville de Syrie est menacé par la guerre civile qui déchire le pays. Il est aujourd’hui de plus en plus difficile d’en importer. Il faut avoir des contacts restés sur place, qui produisent encore ce savon de luxe. Le chiffre varie selon les témoignages, mais il y a quelques semaines, on dénombrait entre une dizaine et une vingtaine de savonneries en état de fonctionnement dans la ville, contre environ cent-vingt avant la guerre.

Didier Chehadeh raconte : « ma famille est toujours là-bas. Mon père et toute l’équipe. » Malgré les difficultés, il n’a pas cessé d’importer le savon de luxe : « j’ai fait venir un container à Noël, tout est arrivé intact. » Cependant, la guerre a fait exploser les prix. « Cinq à six fois plus cher en moyenne, parfois dix fois. Notamment pour le transport. »

Alep avant les bombardements

De moins en moins d’entreprises importent du savon d’Alep

« Le surcoût intervient surtout entre Alep et Lattaquié, et pas entre Lattaquié et Marseille » confirme Christine Delpal, cofondatrice de Karawan, fournisseur de savon d’Alep sur le marché français. Lattaquié est le grand port de Syrie.

Environ 175 kilomètres séparent les deux villes, soit deux heures de route, « mais il faut passer par de petites routes, avec de petits camions pour ne pas attirer l’attention », précise Sophia Verdayan, chef de produits chez Ekibio, l’un des principaux fournisseurs de savon d’Alep en France.

Par ailleurs, les entreprises subissent une hausse des prix due au conditionnement qui doit désormais être réalisé en France. « Au début, le savon était mis sous film et étiqueté en Syrie. Aujourd’hui, il n’y a plus d’imprimeries ni de fournisseurs de films sur place. »

Chez Ekibio, il y a eu une augmentation d’environ 50 % du prix à l’import depuis 2011. Mais parallèlement, l’enseigne de cosmétique note une forte augmentation de la demande sur la même période : « Beaucoup de producteurs indépendants se sont tournés vers nous. Sur les seules années 2014 et 2015, cela représente une hausse de 20 %. »

Cette hausse s’explique parce qu’il y a de moins en moins d’entreprises qui proposent du savon d’Alep. Chez Karawan par exemple, dont le savon d’Alep est le produit phare, il y a eu deux ans de rupture. « On a subi une perte de clients et une perte de position, se désole Christine Delpal, mais on a recommencé depuis 2015, grâce à de nouveaux partenaires dont une partie de la famille est en France, et l’autre en Syrie. » Aujourd’hui, l’entreprise a de quoi tenir environ deux ans.

Depuis le début de la guerre, la fabrication de savon d’Alep hors des murs de la ville a explosé. A la frontière turco-syrienne, la région d’Antioche notamment s’y est mise à la faveur d’un climat proche de celui d’Alep. Karawan n’a pas souhaité se tourner vers ces nouveaux acteurs. « Nous sommes dans une démarche de savoir-faire et de soutien d’un projet qui a du sens. »

« Faire du savon d’Alep en France »

Ecocert, l’entreprise qui certifie la qualité bio des savons d’Alep ne se rend d’ailleurs plus en Syrie depuis 2012. A la suite de problèmes de sécurité, notamment « des kidnappings », les derniers audits ont eu lieu en février 2012. Si le savon d’Alep a la particularité de se bonifier avec l’âge, Valérie Lemaire, directrice générale d’Ecocert-Greeenlife, explique que pour ceux qui n’ont plus la possibilité d’importer du savon, les stocks de 2012 arrivent à terme. La situation est critique.

Certains ont opté pour une autre solution. L’entreprise de cosmétique Alepia a décidé de faire venir un maître savonnier syrien, avec tout son matériel. L’enseigne a fait construire une savonnerie dans les mêmes conditions que celles d’Alep. C’est M. Harastani, maître savonnier, qui se charge de la production « pour faire du savon d’Alep en France », selon M. Constantini, fondateur d’Alepia.

Si ce dernier écrit sur son site que son « savon continuera de s’appeler Savon d’Alep », il ajoute que la mention Made in France sera apposée sur le produit. Car selon Alepia, « ce qui fait la notoriété de ce savon, c’est le savoir-faire ancestral et le processus de fabrication. »

D’autres firmes françaises ont fait ce choix. C’est le cas de Loralep. A sa tête, Akila Mansour-Truffet, Syrienne installée en France. Elle explique qu’après la guerre, elle a eu « du mal à envoyer l’argent pour payer le prix du savon. » C’est alors qu’elle a décidé de monter une savonnerie en France. Elle tient à préciser que le savon d’Alep est une « façon de faire, qu’[elle] maîtrise parfaitement. »

Sa savonnerie, à Chalon-sur-Saône, produit depuis 2015. En raison du temps de séchage de neuf mois, le savon sera prêt fin 2016. Akila Mansour-Truffet n’a aucun doute quant à la qualité de son savon d’Alep. Elle va jusqu’à affirmer qu’il n’y a « pas de distinction » entre un savon fabriqué à Alep et un en France.

Le savon d’Alep n’est pas une appellation d’origine contrôlée

Les avis divergent sur ce point. Si l’entreprise Alepia ou encore Loralep sont persuadées qu’il n’y a pas de différence, ce n’est pas l’avis de tout le monde. Chez Ekibio, Sophia Verdayan est catégorique : « Si notre savon ne venait plus d’Alep, on arrêterait la commercialisation. » Pour elle, un savon d’Alep est un savon fabriqué à Alep.

En réalité, c’est un débat sans fin. Le savon d’Alep n’est pas une appellation d’origine contrôlée. Selon Ecocert, une demande avait été faite, mais sans aboutir. Ainsi, un savon d’Alep fabriqué en France, peut toujours s’appeler savon d’Alep puisqu’il n’y a pas de catégorie légale. Mais pour Françoise Cloarec, auteure de L’âme du savon d’Alep (éditions Noir sur Blanc) « rien ne sera pareil. »

Elle qui écrit dans son ouvrage que « la madeleine de Proust d’un Aleppin en exil, c’est l’odeur du savon », pense que cette dernière ne sera jamais la même. Selon Didier Chehadeh, c’est « le courant d’air propre à Alep » qui permet que le savon s’oxyde de cette façon particulière.

Mais le marché du savon d’Alep se heurte à la réalité du conflit syrien. Les récents bombardements et l’offensive imminente de l’armée du régime sur la ville aux mains des rebelles rendent la situation encore plus instable. Si les entreprises ayant décidé de fabriquer le savon directement dans l’hexagone sont à l’abri, pour les entreprises qui ont choisi d’importer du savon de Syrie, l’avenir est incertain. Chez Karawan, Christine Delpal l’admet : « les projets sur le long terme sont compliqués, on ne vit que sur le court terme. »

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Illustration bannière : Robinets à ablution, Alep – © Milonk Shutterstock

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