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Actu environnement

Les espèces introduites donnent une fausse impression de biodiversité

Les espèces introduites donnent parfois le sentiment que les îles restent riches en vie. Pourtant, derrière cette apparente abondance, la biodiversité originelle s’est souvent effondrée. Une vaste étude internationale montre que cette recomposition silencieuse brouille désormais notre compréhension même de la nature et remet en question des théories fondatrices de l’écologie.

  • Stéphanie Haerts
  • 10 août 2026

Le 23 juillet 2026, une équipe internationale dirigée par le chercheur Thomas J. Matthews, de l’Université de Birmingham, a publié dans Science Advances(1) une synthèse qui revisite plusieurs décennies de connaissances sur les espèces insulaires. Les auteurs démontrent que les activités humaines ont profondément remodelé la nature des îles depuis parfois plusieurs millénaires. Par conséquent, de nombreux modèles écologiques utilisés aujourd’hui décrivent des écosystèmes déjà transformés par les introductions et les extinctions d’espèces, plutôt qu’un état réellement naturel.

Les espèces importées cachent un bouleversement profond de la biodiversité des îles

Depuis Charles Darwin, les îles sont considérées comme des laboratoires naturels de l’évolution. Pourtant, cette vision repose sur des paysages où les espèces d’origine ont souvent déjà disparu. Selon les chercheurs, les espèces endémiques insulaires représentent environ 75 % des extinctions anthropiques recensées dans le monde, un chiffre qui illustre la vulnérabilité exceptionnelle de ces territoires. Dans le même temps, le commerce, les transports et les activités humaines ont introduit un nombre considérable de nouvelles espèces, donnant parfois l’impression que la richesse biologique demeure intacte alors que la biodiversité locale s’est profondément appauvrie.

L’exemple d’Hawaï résume cette transformation. La quasi-totalité des oiseaux endémiques de l’archipel a disparu, tandis qu’un nombre comparable d’espèces d’oiseaux venues d’autres régions du monde occupe désormais les mêmes espaces. Numériquement, la diversité semble préservée. Pourtant, écologiquement, le remplacement est loin d’être équivalent. Comme le souligne Thomas J. Matthews, « les modèles écologiques et évolutifs observés aujourd’hui reflètent non seulement les processus naturels mais aussi un héritage de changements provoqués par l’homme pendant des millénaires », selon le communiqué officiel de l’Université de Birmingham publié le 23 juillet 2026. Cette observation montre que la nature actuelle ne constitue plus une référence fiable pour mesurer les pertes de biodiversité.

Les espèces introduites remettent en question les grandes théories de l’écologie

L’étude ne se limite pas à dresser un constat sur les espèces disparues. Elle montre également que les introductions massives d’espèces ont modifié les relations fondamentales entre la taille des îles, leur isolement géographique et leur richesse biologique. Ces relations constituent pourtant le socle de la théorie de la biogéographie insulaire, élaborée au XXᵉ siècle et largement inspirée des observations réalisées sur les îles. Les chercheurs estiment ainsi que certaines lois écologiques décrivent aujourd’hui un monde déjà profondément transformé par les activités humaines plutôt qu’un fonctionnement strictement naturel.

Sandra Nogué, coautrice de l’étude, insiste sur un autre phénomène majeur. « Nous avons constaté que l’extinction des espèces endémiques, combinée à l’introduction de plantes et d’animaux largement répandus ailleurs dans le monde, rend les îles de plus en plus homogènes et de plus en plus semblables les unes aux autres », explique-t-elle dans le communiqué de l’Université de Birmingham. Cette homogénéisation réduit progressivement les particularités écologiques qui faisaient la singularité de chaque île. En conséquence, la nature perd une partie de sa diversité fonctionnelle, même lorsque le nombre total d’espèces semble rester stable.

Comprendre les espèces disparues pour restaurer la biodiversité de demain

Retrouver l’état des îles avant l’arrivée de l’homme constitue désormais un défi scientifique majeur. Les auteurs rappellent que les premières activités humaines remontent parfois à plusieurs milliers d’années sur certains territoires. Il devient donc extrêmement difficile de distinguer ce qui relève des processus naturels de ce qui résulte des introductions ou des extinctions d’espèces. Les connaissances restent relativement solides concernant les oiseaux et les mammifères. En revanche, les données demeurent très lacunaires pour les insectes, les mollusques ou encore de nombreuses plantes, ce qui limite la reconstitution précise de la biodiversité passée.

Pour dépasser ces limites, les scientifiques proposent de combiner plusieurs approches complémentaires. Les fossiles, l’ADN ancien, les collections de musées, les archives historiques ainsi que les nouvelles techniques de modélisation écologique permettent progressivement de reconstruire les communautés d’espèces présentes avant les grandes transformations humaines. Thomas J. Matthews souligne d’ailleurs que « les nouvelles bases de données, les outils analytiques et les preuves paléoécologiques offrent des possibilités sans précédent pour mieux comprendre l’histoire naturelle des écosystèmes insulaires ». Selon les chercheurs, cette connaissance est indispensable pour définir des objectifs réalistes de restauration de la nature et de conservation de la biodiversité.

L’exemple de l’île Maurice illustre parfaitement cette difficulté. Le perroquet à large bec (Lophopsittacus mauritianus), disparu au XVIIᵉ siècle sous l’effet combiné de la chasse, de la destruction des habitats et des animaux introduits par les navires, n’a jamais été remplacé sur le plan écologique. D’autres espèces d’oiseaux ont certes colonisé l’île depuis, mais aucune ne remplit les fonctions écologiques de cette espèce emblématique. Les auteurs rappellent enfin que la mondialisation continue d’accélérer les introductions involontaires d’espèces par le commerce maritime. Chaque cargaison peut transporter un insecte, un rongeur ou une graine susceptible de modifier durablement les équilibres écologiques. Cette dynamique renforce l’urgence de mieux comprendre les transformations déjà subies par la nature insulaire afin d’orienter les futures politiques de protection de la biodiversité.

Ce qu’il faut retenir

  • Les espèces endémiques des îles représentent environ 75 % des extinctions d’origine humaine recensées dans le monde.
  • Les introductions peuvent compenser numériquement les disparitions, mais pas remplacer les fonctions écologiques perdues.
  • Les îles deviennent progressivement plus semblables les unes aux autres.
  • Certains modèles écologiques actuels reposent sur des écosystèmes déjà transformés par l’être humain.
  • Reconstituer la biodiversité passée aidera à fixer des objectifs de restauration plus pertinents.

Lire aussi

  • Un rapport alarmant sur les espèces invasives, une menace croissante pour la biodiversité
  • Espèces invasives : une menace pour la biodiversité et un gouffre financier
Références :
  • https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.aee1788 (Cliquez sur cette source pour remonter)

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