Le moine et le bonobo : d’où vient l’altruisme chez l’homme ?

Dans Plaidoyer pour l’altruisme : la force de la bienveillance, Matthieu Ricard, notre moine bouddhiste national, plaide pour une nouvelle manière de considérer l’homme. Nous ne serions pas les êtres égoïstes décrits par une certaine tradition philosophique, selon laquelle « l’homme est un loup pour l’homme ». Au contraire, nous sommes en fait programmés pour coopérer les uns avec les autres. Et le plus étonnant est que cette capacité serait dans nos gènes et s’observerait chez nos ancêtres les grands singes comme chez d’autres animaux.

Le moine et le bonobo : d'où vient l'altruisme chez l'homme ?

Sommes-nous altruistes à la naissance ? Au Baby Lab de l’Institut Max Planck à Leipzig, on teste les tendances naturelles à l’entre-aide d’enfants âgés de 3 à 18 mois. On a observé que quand des enfants de 18 mois voient quelqu’un faire tomber un crayon ou avoir des difficultés à ouvrir un placard, ils vont spontanément vers lui pour l’aider.

Même les tout petits, de 3 à 6 mois, attestent de l’altruisme. Quand on leur présente trois chiens en peluche, l’un qui essaie d’ouvrir une boîte en plastique, un deuxième qui l’en empêche et un troisième qui l’aide, ces enfants montrent une préférence très nette pour le chien altruiste. Ils le regardent plus longtemps, le touchent et lui donnent de la nourriture, le préférant à celui qui se montre méchant.

Selon les chercheurs qui organisent ces expériences, l’altruisme est un mouvement inné chez l’homme.(2)

L’altruisme vient de l’empathie

L’altruisme, ou le désir d’aider l’autre, viendrait en fait de notre empathie naturelle, c’est-à-dire du fait que l’on ressent les mêmes émotions que ceux qui nous entourent.

Selon Frans de Waal, éthologiste [NDLR : l’éthologie est la science des comportements des animaux dans leur milieu naturel] mondialement connu, auteur de Le bonobo, Dieu et Nous, à la recherche de l’humanisme chez les primates :

« Nous sommes programmés pour être empathiques, pour être en résonance avec les émotions des autres. Cette résonance est une réaction automatique sur laquelle nous avons peu de contrôle. »(3)

Les recherches de Frans de Waal montrent clairement que de très nombreux animaux manifestent également de l’empathie, ce qui brouille la vision traditionnelle selon laquelle l’homme et l’animal ne partageraient pas les mêmes émotions.

De Waal a observer de nombreux exemples : des singes qui refusent d’activer un mécanisme leur distribuant de la nourriture quand ils réalisent que le système envoie des décharges électriques à leurs compagnons, des dauphins qui soutiennent un compagnon blessé pour le faire respirer à la surface, des éléphants qui s’occupent avec beaucoup de délicatesse d’une vieille femelle aveugle…

« Je pense, explique-t-il, que l’empathie est apparue dans l’évolution avant l’arrivée des primates : elle est caractéristique de tous les mammifères et elle découle des soins maternels. Lorsque des petits expriment une émotion, qu’ils sont en danger ou qu’ils ont faim, la femelle doit réagir immédiatement, sinon les petits meurent. C’est ainsi que l’empathie a commencé. Ça explique aussi pourquoi l’empathie est une caractéristique plus féminine que masculine. »

L’empathie est une caractéristique plus féminine que masculine.
Frans de Waal

Les limites de l’empathie et de l’altruisme

Cependant, si l’on ne peut pas s’empêcher de rire quand on voit quelqu’un rire, ou de pleurer en même temps qu’un ami, les scientifiques ont montré que cet effet miroir est nettement moins fort quand l’autre est différent de nous. Un chimpanzé baillera au vu d’un autre chimpanzé qui baille seulement s’il le connaît, pas si c’est un étranger.

Chez les humains, c’est pareil : on baille, on rit ou on pleure plus souvent quand il s’agit d’un ami proche ou d’un parent, que dans le cas contraire.

On sait maintenant que ces réflexes empathiques sont affectés chez les enfants autistes. De même, il semblerait que les psychopathes comprennent les émotions des autres, mais que cela les laissent totalement indifférents. Il y a donc quelques exceptions à la règle.

Et enfin, ce n’est pas parce qu’on ressent de l’empathie au vue des souffrances de l’autre qu’on lui viendra nécessairement en aide. Dans la fameuse parabole du bon samaritain, citée par de Waal, plusieurs personnes passent à côté d’un homme blessé sur le chemin sans l’aider, avant qu’un étranger passe et lui porte secours.

Si tout acte altruiste prend sa source dans notre empathie naturelle, l’inverse n’est donc pas vrai. Ce n’est pas parce qu’on ressent les émotions des autres qu’on est nécessairement altruiste. C’est une attitude qu’il faut cultiver. Comment ?

La méditation comme thérapie humaine : la méditation modifie la structure du cerveau

Pour le moine bouddhiste Matthieu Ricard, la solution se trouve dans un acte quotidien d’une simplicité confondante : la méditation. L’altruisme, pense-t-il, n’est pas spontané chez la plupart d’entre nous, et demande à être cultivé grâce à la pratique quotidienne de la méditation.

Ce constat n’étonnera pas de la part d’un moine bouddhiste. Les religions ont toujours prêché la tolérance et l’amour des autres et assoient ces vertus sur une pratique régulière de la prière et de la méditation. Ce qui est nouveau c’est que Matthieu Ricard a collaboré avec des scientifiques, des psychologues et des neurologues, en Europe et aux États-Unis. Ils ont étudié son activité cérébrale pendant et après les séances de méditation et ont découvert des choses étonnantes.

Il est prouvé que la coopération a toujours amené à des niveaux de complexité et de progrès bien plus élevés que la compétition.
Matthieu Ricard

Ayant observé en laboratoire l’activité neuronale de personnes qui agissent, ou non, de façon altruiste, ces chercheurs ont constaté que les zones du cerveau qui s’activent sont différentes dans chaque cas. L’assistance envers des personnes qui nous sont proches ou qui nous ressemblent, et l’absence d’altruisme envers des étrangers serait donc « naturel ». Elle est même très difficile à combattre et serait à la base des multiples formes de rejet de l’autre, qui vont du racisme à la guerre.

Cependant, en examinant l’activité cérébrale de personnes qui méditent régulièrement, les scientifiques constatent que ces différences s’estompent, voire disparaissent complètement. C’est-à-dire que la pratique de la méditation modifie la structure même du cerveau. Et ils constatent les mêmes changements chez des sujets qui ne méditent que depuis quelques jours ou quelques semaines. Dix minutes par jour suffiraient.

Conclusion : soyons altruistes si nous voulons changer le monde

Matthieu Ricard est tout sauf un doux rêveur. Il cite des psychologues et des médecins, mais aussi des économistes et des responsables politiques selon lesquels l’altruisme est une valeur pragmatique, bien plus en adéquation avec la réalité que l’égoïsme :

« L’égoïste se coupe de la réalité en imaginant qu’il est une entité autonome capable de vivre sans se préoccuper du sort des autres », affirme-t-il. « Il est prouvé que la coopération a toujours amené à des niveaux de complexité et de progrès bien plus élevés que la compétition. Autant de raisons pragmatiques qui prouvent que l’altruisme n’est pas un luxe, mais une nécessité. Et ça tombe bien, car cela correspond à l’aspect fondamental de l’être humain qu’est l’ouverture à l’autre. »

Illustration bannière : Bonobos – © Sergey Uryadnikov Shutterstock